WU TANG CLAN, THE LAST ROCK BAND ALIVE

Le crew de Staten Island restera-t-il à jamais le plus grand groupe de rap du monde? Les chances de répondre par l’affirmative sont grandes. La preuve avec 20 tracks bien salés en fin d’article.

Les neufs membres du Wu Tang Clan @ LignesdeFrappe.com

Culture Hip-Hop. Boxe avec les mots. Capharnaüm littéraire.

Quand jaillissent sur scène au début des années 90 les neufs pirates du Wu Tang Clan, c’est à la fois le monde du Hip Hop, l’industrie musicale et les businessmen du présent ou du passé qui vont en ressentir l’onde de choc.

Comme son nom l’indique il s’agit d’un clan à part entière. Chose rare pour l’époque, même si certains collectifs, comme les Native Tongues, avaient déjà percé. Le Wu Tang c’est neuf frères d’armes qui vont débarquer en insufflant à la scène musicale un subtil mélange de tribalité et d’esprit de conquête. Ce sentiment d’unité se retrouve dans leur musique. Écouter un album du Wu c’est avant tout pénétrer dans un univers.

Hey, you, you don’t know me and you don’t know my style

Rappelons qu’à la sortie de leur premier album, l’indétrônable Enter the Wu-Tang (36 Chambers), le contexte musical différait grandement. Le concept d’album signifiait quelque chose (« singlelisation » et « itunisation » n’avaient pas encore touché de plein fouet le rap) et la mode n’était pas encore au 147 featurings par livraison. Résultat écouter les 13 titres révèle un prodige de cohésion sonore, et ce malgré les interventions de neuf caractères bien trempés. Concocté par le shogun RZA, les instrus détonnent par leur sécheresse (à une époque où les synthétiseurs californiens règnent sans partage). Pour autant le choix des samples soulful (autre petite révolution) donne à l’ensemble une musicalité tout à fait unique.

RZA @LignesdeFrappe.com

Prince Rakeem, Bobby Digital, The Scientist, The Abbot…

Là où le génie du Prince Rakeem éclate au grand jour, c’est que non seulement un album du Wu s’écoute, mais il se visualise également. Dès les premières notes d’un LP du groupe ou d’un solo, on pénètre de plein fouet dans un univers. Sabres aiguisés, code de l’honneur ancestral, techniques martiales meurtrières, le kung-fu et sa philosophie imprègne chaque mesure. Sont ainsi samplés sans modération les films de la Shaw Brother, l’illustre maison de production asiatique. On ne parle pas ici des films de Bruce Lee mais de petits chefs d’œuvre tels que Baby Cart ou la série des 36èmes Chambres. Cinéphile monomaniaque RZA insuffle un souffle épique sur toutes ses productions.

When I was little, my father was famous. He was the greatest samurai in the Empire

S’ajoutent à cela des références à la secte des 5 Percents (un groupuscule très impliqué dans le milieu du rap new-yorkais, auquel beaucoup de membres appartiennent), à l’islam, au bouddhisme, au bushido… Ces effluves d’ésotérisme permettent au Wu de bâtir un univers musical, lyrical et visuel cohérent. Écouter le Wu Tang c’est pénétrer en aller simple dans un monde situé à mi-chemin entre le project et Okinawa.

Playlist Wu Tang Clan @LignesdeFrappe.com

Plus d’un groupe, une marque.

Les fines lames du groupe s’en donnent ainsi à cœur joie et déversent leurs histoires de rue. Car si l’aspect cinématographique fait partie intégrante de la fresque, le vécu des killas bees est tout sauf factice. Sans trop vouloir rentrer dans les détails, on peut se contenter de narrer ces quelques anecdotes qui en disent beaucoup :

  • RZA a convaincu Method Man de le rejoindre pour la première fois en studio. Ce dernier a déclaré quelques années plus tard qu’il lui a « sauver la vie ». En effet Meth’ devait initialement prendre part à un deal. Ses deux complices se feront tuer pendant qu’il pose sa première démo.
  • Si Ghostface Killah porte un bas sur la tête sur le dos de la pochette du premier album, ce n’est pas simplement par coquetterie. Il était à l’époque en cavale.
  • Symbole de cette jeunesse qui a passé son adolescence en pleine « Reagan era » (les années crack), bien des membres du Clan au moment de signer leur premier contrat ne possédaient comme preuve d’identité que leurs numéros d’écrou.
  • Dans un registre plus « léger », les premières platines de RZA ont été volées par Old Dirty Bastard…

I grew up on the crime side, the New York Times side

Le Wu c’est la rue qui parle de manière crue. Sans aucun filtre. Et cette attitude va leur coller aux basques de longues années. Faisant de cette bande de malfrats du beat, le groupe le plus « don’t give up a fuck » des 90′s - reprenant inconsciemment et sur une autre échelle le flambeau des rockers - d’où le titre de la playlist NDLR.

Wu Tang Clan Graffiti @LignesdeFrappe.com

Un graff’ de Staten Island intact depuis 20 ans

L’angel dust (PCP), les vapeurs de blunts et la cokane (selon les mauvaises langues) se joignent au flux ininterrompu des journalistes et groupies intrigués par la sauvagerie de ces pirates du bitumes. Les rappeurs de Shaolin inaugurent alors une ère où le non-professionnalisme est porté en étendard.

But for now it’s just a big dream

Là encore une illustration vaut mieux que de longs discours. Lors de l’éphémère festival Rock à Paris au Parc des Princes en 1997, les membres du Wu (qui sèchent systématiquement toute répétition) exigeaient que leurs bouteilles d’eau ne soient pas décapsulées afin d’éviter les tentatives d’assassinat du gouvernement américain. Lorsqu’ils se produiront en live les fans les plus avertis auront la surprise de découvrir que certains membres n’avaient pas fait le déplacement depuis NYC, et avaient envoyé en lieu et place des membres de leur famille qui se faisaient passer pour eux, y compris sur scène !

Ghostface  Killah @LignesdeFrappe.com

Ironman, Tony Starks, Pretty Toney, Ghost Deini…

Paradoxalement l’organisation du groupe était en parallèle une véritable dictature où chacun jouaient son rôle. Et c’est là un autre atout majeur. Parmi la pléthore de MC, chacun développe une personnalité et un style propre. En vrac, Method Man est le beau gosse du groupe, GZA la conscience éclairée, Raekwon l’expert en cuisine Pyrex… Alias hallucinés (mention évidente à ODB), flow aiguisés il est donc logique que chacun des membres se lancent dans une carrière solo, un W solidement arrimé aux Wallabees.

If what you say is true, the Shaolin and the Wu-Tang could be dangerous

La première vague des solos sera ainsi une période bénie où à échéances régulières arrivaient dans les bacs une pièce maîtresses de l’échiquier Wu Tang. Only Built 4 Cuban Linx de Raekwon, Ironman et Supreme Clientele de Ghostface ou encore Liquid Swords de GZA figurent dans le panthéon du Hip-Hop. Le Wu développe également ses groupes affiliés (Killah Priest, Gravediggaz, Cappadonna et bien d’autres). Rien n’arrête la Wu-Invasion. Malgré la franche nonchalance du groupe et ses travers, la qualité musicale des livraisons sera toujours au rendez-vous. Une époque révolue dont on ne mesure pleinement le haut niveau que bien des années après, avec un brin d’amertume et pas mal de nostalgie.

Wu Tang Clan Business @ LIgnesdeFrappe.com

Wu Wear - ses designers poursuivront chez Roca Wear.

Car malgré les effluves de marijuana le Wu révolutionne complètement l’aspect business du rap, mais aussi de l’industrie. Et c’est peut être son héritage le plus marquant. Là encore on retrouve RZA aux manettes. Plus hustler que gangster, il a observé la rue et le crack game avec les yeux d’un entrepreneur. [J'y reviendrais dans une prochaine chronique mais on voit là les similarités prégnantes entre libéralisme, rap et illicite]. Tout d’abord, son premier deal sera conclu avec ses coéquipiers. En échange des pleins pouvoirs sur la direction artistique et commerciale du groupe pendant cinq ans, il promet à chacun une carrière de MC remplie de succès (i.e. green & pussy).

Started off on the island, AKA Shaolin

Rappelons ensuite que la groupe a atterri en maison de disque suite à la sortie en indépendant de leur titre «Protect ya neck». Plutôt que de signer collectivement sur le label Loud Records, RZA exige que chacun des membres soient free agents. Qu’ils puissent signer en solo où bon lui semble. Une clause révolutionnaire, qui accorde une grande liberté à chacun. Surtout ladite clause évite les situations d’encombrement (à la Death Row, ou à la YMCMB) où beaucoup d’artistes sont signés sans aucune garantie d’être sortis. Commence alors les débuts du règne de la franchise Wu Tang, qui opère comme un grossiste, labellisant ses détaillants de son imparable logo, abreuvant les street corners de ses produits. L’histoire ne dit pas comment l’Abbé a arraché un tel accord, mais il s’agit en soit d’un sacré exploit.

GZA playing chess @LignesdeFrappe.com

« The game of chess is like a sword fight »

Mais la marque ne va pas se décliner simplement au niveau de la musique, le branding va aller défricher des contrées encore inconnues pour le Hip Hop. Création de la marque de vêtements Wu- Wear, collaborations en tout genre, sponsoring, films (How High, Bobby Digital…), à l’heure où un Shawn Carter a ses entrées à la Maison Blanche, on ne se rend pas assez compte du rôle de pionnier qu’a joué le Clan. Preuve en est de la vison entrepreneuriale du groupe Raekwon déclarait candidement « In the year 2005 we might have Wu-Tang furniture for sale at Nordstrom » (l’Ikea US NDLR).

Cash Rules Everything Around Me / C.R.E.A.M. get the money / dolla dolla bill y’all

Si doit être rendu à César ce qui appartient à César, cela ne va pas sans une critique acerbe de cette évolution de la musique. Le Wu Tang Clan, malgré (surtout ?) son anarchisme flamboyant a initié le mouvement de fond qui remplace l’artiste et son œuvre par la notion de produit, de marque. Certes ce n’est ni inédit, ni imputable au Hip-Hop. Le fait novateur c’est que jamais auparavant une musique n’était allé aussi loin de paire avec le système marchand, en fusionnant à ce point.

Wu World @LignesdeFrappe.com

Le Wu-World

Si le Wu Tang présentait encore une musique de qualité avec des paroles soutenues, peut on encore dire la même chose 20 ans après d’un Jay-Z qui rythme quasi exclusivement sur le taux de rentabilité de ses investissements ou Lil Wayne qui depuis la sortie de Trukfit place sa marque de fringues dans une punchline sur deux ? C’est de cette époque que datent les interviews d’artistes qui n’ont comme actualité à commenter la nature de leur contrat ou les transferts de label. L’artistique rime avec fric. Plus personne ne fustige les « wack MCs ». Ce sont désormais les « broke nigg*s » qui deviennent la risée du game.

I crystalize my rhymes so you can sniff it

Bien sur on peut prendre le parti de regretter l’Ancienne École. Ce serait un peu facile. Rappelons-le, sans Wu Tang, pas de Diddy, pas de frères William, pas de Hip Hop moguls. De plus s’il n’y a pas que la musique dans la vie. Combien de créateurs se sont inspirés de cet exemple, de cette d’énergie comme moteur dans leurs projets ?

Ghostface @ LignesdeFrappe.com

Big fish in a small pool

L’Histoire nous enseigne que tous les empires finissent dans le meilleur des cas par irrémédiablement s’affaisser. Le Clan n’échappe malheureusement pas à la règle. De multiples éléments rentrent en ligne de compte. Comme dans tous les groupes les conflits d’ego sont monnaie courante. Les projets parallèles se multiplient. L’autocratie instaurée par RZA se fissure. Plus grave la source d’inspiration de l’architecte sonore se tarit. On en peut pas produire intégralement albums sur albums sans risquer une inéluctable baisse de régime. Grosso modo on peut considérer que Wu Tang Forever (sorti en 1997, deuxième album du collectif, premier disque double du rap US) marque la fin de l’âge d’or. Raekwon, GZA ou U-God sortent des briques. Les albums suivants du Wu feront appel à des éléments extérieurs - hérésie qui ne convaincra jamais vraiment.

First things first, man / You’re fuckin’ with the worst

Plus encore que les raison évoquées plus haut c’est la disparition d’ODB qui symbolisera cet état de fait. Avec sa folie, sa décadence, son flow déglingué, il était l’âme du Wu. Ses multiples démêlés légaux (de la désintox’ au vol de sneakers) vont tout d’abord l’éloigner du crew (Forever sera son testament rapologique). Puis ses excès en tous genres auront raison de se sa santé. Il décède à 35 ans.

Ol'Dirty Bastard @ LignesdeFrappe.com

Ce sale vieux bâtard en action

Deux décades après ces débuts que reste-il du Wu ? Une discographie massive, des brouettes de classiques, des noms gravés dans l’inconscient collectif, quelques t-shirt ornés du logo Shaolin au fond des armoires des white boys désormais trentenaires, une resucée des films des kungfu… À l’image d’un Raekwon qui alignent les show cases dans les clubs allemands surfant comme pas mal des ses collègues sur une aura passée, ou d’un Ghostface qui vend sa casquette pour payer une de ses nombreuses pensions alimentaires, l’héritage du Wu en va-til pas finir dans les bacs à solde, à côté de ces chambara qu’ils aiment tant ?

Wu-Tang is here forever, motherfuckers!

Justement, c’est la sortie après sept ans d’attente de Only built For Cuban Linx II qui a sonné l’heure de la révolte. La galette a rempli les attentes que généraient la suite de l’archi-classique premier album du Chief. Ainsi va le Wu. Si le temps de sa superbe est définitivement derrière lui, rien n’interdit les coups d’éclats. Depuis quelques temps les grognards new-yorkais semblent avoir retrouver une nouvelle vigueur artistique. Un successeur à à 8 Diagrams, a été annoncé pour célébrer les 20 ans du Clan. L’opus s’appellera A Better Tomorrow. On se prend à rêver d’un denier baroud d’honneur à la manière des 47 rōnin.

Iron Flag @LignesdeFrappe.com

Iron Flag, le quatrième album du collectif

LA PLAYLIST

Cette introduction terminée nous pouvons en venir à l’écoute de la playlist. À l’image de l’article, la période 1993/1998 forme la majorité de la liste des titres, avec toutefois quelques solides morceaux issues des derniers GFK ou Masta Killa. Peu de gros singles sont présents, il s’agit plus de productions qui ont ma faveur - comme le monstrueux Heaterz ou le titre de Cappadonna. Une bonne séance de révision en somme.

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Le taf t’a plu ? Lâche ton commentaire jeu fanatique ou clique sur J’aime si t’es paresseux ! - Article écrit par Aurélien7

One Comment

on “WU TANG CLAN, THE LAST ROCK BAND ALIVE
One Comment on “WU TANG CLAN, THE LAST ROCK BAND ALIVE
  1. Chapeau à ceux qui arrivent à deviner les morceaux à partir desquels les extraits ont été tirés. 2,3 truc rapides pas mentionnés dans l’article :

    - les membres qui n’apparaissent pas en photo sur la pochette de Enter the Wu-Tang (36 Chambers) étaient sous les verrous
    - la BO de GhostDog est une tuerie, le long métrage aussi
    - Cappadonna bien que très proche du collectif n’a jamais été membre du Wu
    - certains rappeurs du groupe sont originaires de Brooklyn et non de Staten Island
    - les cousins RZA & GZA avaient chacun sorti un album sous d’autre pseudonymes avant le premier album

    Il y aurait de quoi en écrire un livre, tant sur la musique que sur les parcours de chacun et l’influence du groupe. Cet article constitue rien de de plus qu’une entrée en matière. C’est également un hommage appuyé au W.

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