LES TATOUAGES DES VOLEURS DANS LA LOI

Bien avant l’autre baltringue de Prison Break, s’est développée au sein des prisons soviétiques toute une sous-culture liée à l’art du tatouage. Sous l’impulsion des sanguinaires Vory v Zakone (« les voleurs dans la loi »), ces tatouages sont devenus une véritable carte d’identité des prisonniers.

Les Tatouages des Vory v Zakone @LignesdeFrappe.com

Genèse, Chapitre 4 : Dieu place une marque sur Caïn, meurtrier d’Abel et auteur du premier crime de l’Histoire, avant de l’envoyer en exil. Par extension, la marque de Caïn fait de celui qui la porte un paria, un exilé. Si l’on n’est sait pas dater avec exactitude la généralisation de tatouages dans les prisons russes, on sait que la pratique était déjà courante dès le XIXème siècle avant de se développer à grande échelle dans les goulags staliniens. Le système atteint son apogée au cours de la décennie qui précède la chute du Mur. La population carcérale russe est l’une des plus élevées du monde, du milieu des années 60 aux années 80, on estime que plus de 35 millions de personnes sont passées par la case prison, parmi elles entre 20 et 30 millions se sont fait marquer à l’encre indélébile.

La marque de Caïn, la marque des parias

Les premières études sur le sujet, menées dans les années 20, montraient l’existence d’un code plus ou moins élaboré qui dépassait déjà le simple cadre purement esthétique. Parmi les motifs les plus populaires figuraient les visages des grands leaders socialistes (Lénine, Hegel, Marx & Co). Souvent tatoués sur le torse ils renvoyaient à une croyance (largement erronée) que ces portraits les protégeraient du peloton d’exécution. Culte de la personnalité oblige, les soldats ne prendrait pas le risque de faire feu sur leurs idoles communistes. Après la guerre patriotique de 1941- 1945, cette pratique individuelle va prendre une dimension collective, développant à grande échelle un système de signes vierge de toute racine étrangère - sa signification restant cantonnée au système pénitentiaire soviétique.

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Dans les prisons russes de l’avant-guerre, un gang de criminels règne en maître : les Vory v Zakone (вор в законе). Installés au sommet de la hiérarchie carcérale, cette mafia née dans les années 20 dicte sa loi parmi les détenus. L’organisation se veut une caste d’élite au sein du monde criminel. Peu nombreux (l’organisation avoisine les 1 000 membres selon les périodes), ses membres obéissent à un code très strict, la Ponyatiya (вор в законе, littéralement les notions). Les Vors (« voleurs ») se voient ainsi prohiber tout contact avec le gouvernement : service militaire, coopération avec la justice, coopération avec l’administration pénitentiaire (à commencer par saluer un gardien). Un Vor n’a pas le droit de fonder une famille, le monde du travail lui est interdit. Son dévouement à la cause est donc total. Une dîme est prélevée par les vory sur le milieu criminel, l’obshchack. Chaque groupe de voleurs doit reverser 15 % de ses gains au parrain qu’il juge le plus puissant.

La maison des anges c’est le paradis, la maison d’un vor c’est la prison

Les lois et la structure qui régissent les Vory v Zakone ne diffèrent pas fondamentalement des organisations criminelles traditionnelles. Là où elles se distinguent c’est par la sévérité avec laquelle elles s’appliquent. Chaque écart de conduite est cruellement réprimandé. Les sanctions (très souvent la mort) sont décrétées promptement par un tribunal interne, le skhodka. C’est ce même tribunal qui décide de l’intronisation des nouveaux membres via un système de recommandation. Seuls ceux qui ont connu de multiples incarcérations sont dignes de prêter allégeance, ils sont alors « couronnés » (voir cet extrait du film de Cronenberg Eastern Promises). Une fois intégrés au sein de l’organisation ils se voient attribué un surnom, adoptent l’argot propre aux vory (le fenia - Феня) et recouvrent leur corps de tatouages bien spécifiques qui les différencient de la plèbe des voleurs. Si les Vory v Zakone sont violents entre eux, leur violence n’épargne pas le monde extérieur. Insulter un vor est puni de mort. Selon la coutume, le coupable peut se voir plaquer au sol et transpercer la gorge à coup de marteau.

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L’influence des Vory v Zakone sur le milieu carcéral stricto sensu va commencer à décliner au sortir de la guerre. D’une part, Staline va remplir massivement les goulags, notamment avec des ex-soldats ou d’anciens prisonniers de guerre, des hommes sachant se défendre. D’autre part, les dissensions internes vont fragiliser l’organisation. La Seconde Guerre mondiale a vu un nombre important de vory être enrôlés dans l’Armée Rouge, trahissant de fait le code l’honneur en vigueur. Une fois la guerre achevée, beaucoup sont retournés prison (soit parce que les autorités n’ont pas tenu leur promesse de les remettre en liberté, soit parce qu’ils ont commis de nouveaux crimes). De 1948 à 1953 la Suka War (Сучьи войны - Bitches Wars) a ainsi engendré une perte d’influence des vory, le pouvoir en place favorisant bien souvent les suki. Paradoxalement cette période marque le début de la propagation massive des tatouages

Un détenu sans tatouage n’avait pas de statut social au sein de la prison

Plus qu’un rite de passage, les tatouages agissent comme une carte de visite. Ils révèlent le parcours d’un détenu sans qu’il soit nécessaire de lui poser la moindre question. Emprunts de symbolisme, les tatouages affichent le passif de celui qui les porte : nature du crime, durée de l’incarcération, rang prisonnier, tout ce qui détermine son degré de prestige par rapport aux autres détenus. Plus un criminel est tatoué, plus son vécu est important, plus il est respecté en prison. Les motifs choisis par les prisonniers empruntent à la fois à l’art populaire et à la tradition russe : église, chats, images saintes, la Madone le Christ, architecture soviétique… Ces icônes détournées forment un langage social et politique, un code clandestin complexe à destination du milieu.

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Se faire tatouer est illégal en prison. La pose se fait de manière artisanale par des artistes incarcérés, au nez et à la barbe de l’administration pénitentiaire. Ces derniers se font rétribués en sachets de thé ou en cigarettes. Les détenus se procuraient le matériel sur leur lieu de détention car ils travaillaient souvent dans des ateliers. L’encre pour les tatouages provient des talons des bottes brulés mélangés à de l’urine (qui agit comme un antiseptique). La mixture est ensuite piquée sous la peau avec une aiguille ou une corde de guitare aiguisée attachée à un rasoir électrique qui fait office de moteur. Dans de telles conditions, inutile de préciser que les infections sont nombreuses et les fièvres post-opératoires monnaie courante. Certains détenus d’ailleurs n’en réchappent pas.

Dans les 90’s les premiers salons de tatouages moscovites seront ouverts par d’anciens taulards

Il arrive que les tatouages puissent être enlevés, dans l’hypothèse où un prisonnier perd son rang, change d’affiliation ou de style de vie. Mais il se peut que le tatouage soit enlevé (avec un scalpel fait maison) contre la volonté de celui qui le porte. C’est le cas d’un prisonnier qui porterait un motif qu’il ne mérite pas, qui ne correspond pas à son parcours. S’ensuit généralement un passage à tabac corsé, parfois un viol, voire un meurtre. Dans le même ordre idée, les catégories les plus « basses » (les homosexuels passifs ou les mauvais payeurs aux cartes) se faisaient tatouer contre leur gré des dessins obscènes, ou pire un triangle avec un cœur à l’intérieur. Ce motif, destiné aux pédophiles, signifiait qu’un détenu était « intouchable » et devait alors supporter tous les caprices sexuels des autres prisonniers. Un vor peut également décider du prochain tatouage d’un détenu placé sous son autorité.

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Dantsig Baldaev, un ancien gardien de prison est le premier à avoir mis à jour l’ésotérisme de cette culture du tatouage. On distingue trois grandes catégories de tatouages : ceux qui renvoient au rang du prisonnier, à la nature du crime et la sentence qu’il exécute.

  • Autorité, prestige : le symbole des vory, l’étoile à huit branches, signifie : « Je ne porterai jamais l’uniforme ». Si l’étoile est placé sur les genoux, elle indique que son porteur n’accepte aucune autorité et jamais ne s’agenouillera devant un homme. La svastika n’a rien à voir avec le nazisme, elle est arborée par ceux qui n’ont pas avoué leurs crimes. Ce tatouage consacre leur courage. Les épaulettes renvoient à un système de grade similaire à la hiérarchie militaire. Les têtes de mort sont attribuées aux auteurs des crimes de sang, qui bénéficient de fait d’une certaine autorité.
  • Nature du crime : le crucifix sur la poitrine, l’épaule ou les doigts, signifie que le prisonnier appartient à la « caste des voleurs », les vory. Un chat renvoie également au vol. Un seul chat indique que le prisonnier a agi seul. Plusieurs qu’il appartient à un gang. Une vierge avec un enfant signifie qu’un voleur l’est depuis son enfance. Le poignard désigne l’agresseur sexuel. Les araignées sont réservées aux toxicomanes, le sens vers lequel elles sont orientées permet de savoir si son porteur est toujours accroc.
  • La sentence : les croix sur les phalanges permettent de connaitre le nombre de fois qu’un détenu est passé par la case prison. Pareillement, le nombre d’étoiles présentes sur le corps représente le nombre d’années passées en prison et le nombre de coupoles – souvent, une église orthodoxe est tatouée sur le torse ou le ventre– indique le nombre de séjours. Le fil barbelé (souvent sur le front) équivaut à une peine à perpétuité.

La partie du corps tatouée peut également être porteuse d’un symbole

Aujourd’hui les codes et significations des tatouages n’ont plus cours. Avec la chute du communisme, les Vory v Zakone ne sont plus aux commandes des prisons russes - les plus prospères d’entre eux ont émigré sur la Riviera ou à Londres. Il faut dire que l’économie de marché a chamboulé la société russe post-communiste jusqu’au sein même des établissements pénitenciers. Les valeurs prônées par les vor ont été remplacées par celle de l’argent, cette « new Russian money » qui abreuve les circuits de l’illicite fait désormais office de passe-droit. Désormais l’autorité et les protections s’achètent. Au final, les nouvelles générations de détenus prisent le tatouage uniquement pour son aspect esthétique. La fin d’une époque.


[BONUS] LA MARQUE DE CAÏN

Un documentaire assez hallucinant sur le sujet qui dépeint en filigrane les conditions de détentions des prisons russes. Surpeuplées, ultra-violentes, exiguës, elles font passer les cellules française pour de sympathiques chambres d’hôtes. Un exemple ? Du fait de la surpopulation, les détenus ne peuvent parfois pas rester debout ou assis tous en même temps dans leurs cellules et s’organisent pour décider qui dort le jour ou la nuit.

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Aurélien

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7 Comments

on “LES TATOUAGES DES VOLEURS DANS LA LOI
7 Comments on “LES TATOUAGES DES VOLEURS DANS LA LOI
  1. Russian criminal tattoo Encyclopaedia - La trilogie
    Eastern Promises - La bande annonce du film de David Cronenberg
    Russian Prison Tattoos - Phase Loop
    Le décryptage fascinant des tatouages des prisonniers du Goulag - Les Inrocks
    Le goulag, sujet tatoo - Libération
    The Rise and Fall of the Vory v Zakone - The View East
    The Traditional Role of Vory v Zakone in Russia’s Criminal World and Adaptions to a New Social Reality - Crime & Justice International Magazine

    Thieves by Law - Un documentaire sur les Vory V Zakone
    Marked: Russian Prison Tattoo - Un documentaire à voir

  2. Gros taf, merci bien.
    Dans la série Braquo ils parlent de vors pour désigner les criminels russes qu’ils essaient de coincer, mais je me souviens plus de l’exactitude de ce qui est dit.

  3. C’est un article extrêmement intéressant ! Je pensais pas en apprendre un jour autant sur ce sujet, même si je me doute que ça me resserve. C’est en tout cas très captivant de découvrir toute cette codification insoupçonnée :) Merci !

    • Salut Kaes et merci.

      C’est justement ça qui m’a attiré dans le sujet, le fait que c’est une sous-culture qui complètement a disparu, immortalisée par quelques clichés. Donc oui pas dit que ça te serve beaucoup à l’avenir ^^

      @Quentin : pas encore vu un seul épisode de Braquo :(

  4. « Baltringue » « sous culture » « tatouage »…
    Je m’attendais à une chronique des chtis vs les marseillais ^^
    Très intéressant, comme d’hab ! Je vais me relancer les promesses de l’ombre et peut être finir Braquo…

    • Haha en parlant de ça je sais plus quel blaireau de télé réalité (ou peut être même un rappeur) j’ai vu avec l’étoile des vory tatouée… allow ?

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