TRIKSTA, CHRONIQUE DU BOUNCE

Nik Cohn est un britannique qui a presque 60 piges s’est immergé dans les ghettos de la Nouvelle Orléans. Son livre Triksta est une déclaration d’amour à la bounce music, un son qui respire l’atmosphère sudiste à plein nez, entre block parties, misère sociale et gangstérisme.

Triksta @LignesdeFrappe.com

Nik Cohn, l’auteur de Triksta

Avant d’entamer la lecture de Triksta on peut être frappé par la différence des sous-titres US et français. D’un côté on nous annonce un ouvrage sur la « vie et la mort du rap new-orléanais » et de l’autre les tribulations d’un « écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle Orléans ». Aucun d’eux n’est mensonger. Le livre est un condensé de thèmes qui rendent sa lecture passionnante : entre introspections, étude sociologique, manuel de l’industrie du disque et journalisme musical. La colonne vertébrale du livre c’est la description d’un pan entier de la culture Hip Hop : la fameuse bounce music, un produit étiqueté 100% Nouvelle Orléans. Son heure de gloire est depuis longtemps révolue : le quartier de Magnolia n’est plus et la plupart des acteurs du mouvement sont morts violemment ou ont changé de style (comme Lil Wayne). L’ouragan Katrina a emporté avec lui cet héritage musical et culturel. Son aura reste cependant toujours intacte dans la capitale de la Louisiane mais elle ne s’impose plus à l’échelle nationale.

Un peu comme le G-Funk californien, on ne sait pas vraiment qui de la ville ou de la musique influence le plus l’autre. Entourée des fameux bayous la cité des Saints est à la fois connue pour son caractère festif (ses multiples parades de rue comme Mardi Gras) et sa grande misère sociale. La bounce est quant à elle une musique de soirée, apanage des déshérités, calibrée pour les ambiances moites et humides. Avant de se destiner aux clubs la bounce est une musique de rue. Que se soient en plein après-midi ou dans la chaleur de la nuit, les DJ ambiancent la ville. L’identité du son et de la ville sont tels que la majorité des artistes ne cherchaient même pas à percer en dehors de ses frontières une fois leur renommée locale établie.

It is all sex and heat. No stuff for tourists

La bounce est une expression brute d’énergie qui s’articule sur des rythmiques synthétiques, répétitives et des paroles entièrement dédiées à la copulation. Ces caractéristiques vaudront souvent aux rappeurs sudistes d’être qualifiés d’indolents ou d’ignorants par leurs confrères. Comme le disait Thelonious Monk « Essayer d’expliquer la musique, c’est comme essayer de danser l’architecture », voici donc deux titres qui résument cet univers (cliquez sur les noms pour les écouter).

  • Drag Rap des Showboys qui définit les canons sonores du mouvement et dont le fameux « Triggerman beat » sert de base à l’immense majorité des titres bounce
  • Back That Azz Up de Juvenile qui adapte les bases rythmiques du bounce au mainstream. Le titre dévastera les charts de l’été 1999 et imposera dans la rue l’uniforme white-t/baggy brut/basket blanches.
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Soulja Slim, le « Tupac sudiste » tué par balles en 2003

Sur la papier rien ne prédisposait Nik Cohn à dédier 370 pages à un tel sujet. Si la lecture de Triksta se révèle si prenante c’est autant dû à la personnalité de l’auteur qu’à sa méthode pour accoucher du livre. On pense parfois au défunt Hunter S. Thompson et son gonzo journalisme. Épris par la Nouvelle Orléans depuis sa vingtième année, Cohn décide de plonger à nouveau dans ses entrailles près de 40 ans après. La ville et l’homme ont tous d’eux beaucoup changé. La première est gangrénée par la violence [bien que de taille moyenne Magnolia était l'une des zone les plus dangereuse du pays, et ce malgré l'absence de gang], le deuxième par le poids des années, entre maladie et désillusions. Quelque part c’est là que le sujet du livre se situe : la confrontation entre une passion de jeunesse qui ne s’éteint pas et le temps qui passe.

It is also a book about blackness, music, violence, and the tangled relationship between all three

« Juif sud-africain allemand russe anglo-irlandais » comme il se définit, Nik Cohn est avant tout un critique rock reconnu pour la qualité de son travail et le caractère novateur de son approche. Son fait de gloire reste cependant d’avoir rédigé l’article qui servira de base au carton planétaire Saturday Night Fever. Si ce travail était en grande partie imaginé (comme il le reconnaitra plus tard) ce n’est pas le cas de Triksta. Ce bouquin est tout sauf une œuvre à la gloire de l’auteur. Ce dernier confesse sans ambages sa volonté d’être accepté, adopté par la communauté noire et l’aspect risible qui en suit. Il décrit sa santé défaillante, les méfaits de la chaleur et surtout avec beaucoup de sincérité ses relations compliquées avec les artistes locaux. Jamais Nik Cohn ne se portrait comme un éducateur ou un missionnaire qui viendrait délivrer la bonne parole, auréolé de sa conscience politique. En revanche il ne lésine pas sur les passages qui soulignent le complet décrochage (pour être gentil) auquel sont confrontés les rappeurs dès qu’ils sortent de leur monde. On n’est pas dans le journalisme bienpensant, grand bien en fasse au livre.

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Mannie Fresh va produire pendant 10 ans tous les beats de l’usine Cash Money.

Malgré cela les deux camps affichent une certaine condescendance et une incompréhension réciproque. Les relations balancent entre avidité et paternalisme. Rien de tout cela n’est voulu, ce sont plus des maladresses venant de deux mondes qui n’ont pas grand-chose en commun. Le symbole de ces relation alambiquées entre un homme blanc à l’aube de l’âge mur et des apprentis gangsta rappeurs culmine dans les rapports qu’entretient Cohn avec Choppa, un artiste local promis à un avenir brillant - en partie à cause de sa ressemblance avec Nelly. Entamée sous d’excellents auspices leur collaboration (et plus tard la carrière de Choppa) se terminera dans l’amertume et la déception.

It’s all about the paperwork - Juvenile après son départ de Cash Money

En Amérique le vert reste la couleur dominante. Les solidarités ethniques et sociales ne font pas souvent le poids face aux réalités du business. Les labels tenus par d’anciens hustlers n’hésitent pas a jouer « la carte de la famille ». Ils donnent des miettes aux jeunes talents qui n’ont rien, leur font miroiter une vie fastueuse qui les entrainera dans une dynamique de dépenses superflues et de crédits. Si jamais l’artiste réalise l’arnaque on le culpabilise en lui rappelant ses origines et l’alternative minable qui s’offre à lui. Les carrières étant courtes dans le rap il faut presser le citron les plus fort et le plus rapidement possible. « L’âne court après la carotte, mais il ne l’attrape jamais. C’est pour ça qu’on parle de rap game, c’est un jeu ». Cet aspect du livre peu reluisant demeure très enrichissant grâce à ses nombreuses d’anecdotes.

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Il n’existe pas un morceau de bounce qui ne rend pas hommage à l’anatomie féminine

Deux labels ont marqué la ville à jamais : No Limit Record et Cash Money Millionnaires. À l’image de leurs artistes phares de l’époque comme Mystikal ou Juvenile ils ont su conquérir des parts de marche bien au delà de la Louisiane. Initialement le marché était très cloisonné. Du fait des problèmes de droit d’auteur les titres ne passaient pas en radio. Les ventes se faisaient en dehors des circuits traditionnels, souvent à l’arrière d’une voiture dans un coin de rue. Si l’auteur ne rencontre jamais de près ou de loin Master P ou les frères Williams leurs ombres planent sur tout le livre. Master P était surement l’un des meilleurs stratèges du game, ce type a profondément révolutionné le business. Quand à Baby et Slim, après Def Jam, ils ont très certainement fondé le label le plus prolifique de l’histoire du rap, loin devant Bad Boy ou Roc-A-Fella. Outre une intuition sans pareil pour comprendre la rue, ils ont su tirer profit des lacunes de leur environnent pour les transformer en atout (achats d’espaces publicitaires à bas prix, street marketing, blanchiment d’argent, imagerie gangsta…). Des articles entiers pourraient être dédiés à ces types et leurs parcours.

NEW ORLEANS BOUNCE, LA PLAYLIST

Le bounce n’a pas été une mode passagère comme le crunk, la trap music ou le twerk (qui s’en inspire directement). C’est le son d’une époque et d’une ville vous l’aurez compris. Il n’a jamais produit les meilleurs rappeurs ni les meilleures paroliers, car la technique et l’habileté lyricale ont toujours constitué des critères de second plan. Énergie, sens du rythme et chicots en or sont donc au menu. On retrouve Choppa avec son énergique Choppa Style le titre dont la genèse est décrite avec minutie dans Triksta, Ha de Juvenile tourné au Nolia ou encore Bling Bling de BG qui a inventé le mot au cours d’une discussion avec un gars de Pen & Pixels. Notez que l’esthétique des clips est propre au sud, entre cliquant et rien à foutre vestimentaire. Des morceaux plus actuels terminent la sélection, rendant compte de l’évolution du mouvement.

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Aurélien7

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El Jeffe chez LignesdeFrappe.com
« Great people talk about ideas. Average people talk about things. Little people talk about other people. »

One Comment

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  1. Quelques liens vivement recommandés :

    - Un article sur les Big Tymers (Mannie Fresh & Birdman) Big Tymers http://bit.ly/12oRAjS

    - L’interview de l’Abcdr sur Pen & Pixels, les designers des pochettes d’album de No Limit et Cash Money http://bit.ly/aInlm7

    - L’interview de Wendy Day qui a décroché le deal historique de Cash Money http://bit.ly/jx5LsL

    - That B.E.A.T. un docu de 9 minutes sur le mouvement à l’heure actuelle : http://vimeo.com/58423297

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