SEXION D’ASSAUT, TROP TEU-BÉE POUR RAPPER ?

Non contents de prendre comme nom celui d’une organisation paramilitaire nazie (!?), les membres de la Sexion d’Assaut professent avec une belle régularité des messages dont la bêtise n’a d’égal que l’ignorance crasse de leurs auteurs. Plutôt inquiétant venant du plus gros vendeur du rap francophone.

Sexion d'Assaut @LignesdeFrappe.com

Lequel des ces MC va remporter le micro de bois ?

Plus de 700 000 unités vendues de L’Apogée, le second album des rappeurs de Paris Sud. De quoi donner le vertige. Si l’album était sorti à l’époque faste du CD il aurait certainement été l’opus le plus vendu du rap français. Et dire que certaines voix prédisaient la mort médiatique du groupe suite aux propos homophobes tenues en 2010. Sans revenir sur le fond (1) attardons-nous en guise d’introduction sur l’emballage de l’affaire.

Le scandale est pour une fois résolument politiquement incorrect. Ce n’est pas une énième attaque éculée contre les forces de l’ordre, l’Église, l’État ou les féministes. Mais contre l’un des nouveau piliers de l’idéologie libérale, en phase terminale de sa mue victimaire (les discriminations fondées que subissent les personnes homosexuelles) à celui de force en présence du jeu politique (le lobby gay qui obtient le mariage pour tous). Il n’en reste pas moins que les propos étaient stupides, violents, dignes d’analphabètes. Les suites de la polémique auront été gérées avec habileté (2), entre mise sous tutelle des médias traditionnels et repenti sincère. Avec le recul on constate que ce dérapage ne leur aura pas couté grand-chose en termes d’image (grâce à un public peu sensible à l’accusation d’homophobie ?). Gageons que désormais si morceaux engagés il y a dans le futur, ils ne sortiront pas des balises de la bien-pensance étiquetée Skyrock/Parti Socialiste : anti-racisme douteux, communautarisme suspect et indignations médiatiques.

Au-delà de cette faute de parcours et des qualités musicales ou lyricales intrinsèques à leur production, cet article s’attache à démonter les logiques de pensées d’un discours dont ses auteurs semblent en ignorer la portée. Loin d’être un aficionado de leur discographie, j’ai pioché çà et là quelques phrases. On pourra toujours arguer qu’elles sont « sorties de leur contexte » ou encore que seul l’aspect négatif des textes est abordé. Aucune de ces remarques n’est infondée.

Sexion d'Assaut @LignesdeFrappe.com

À huit sur un livre, rien n’est joué.

On prétend pas être des modèles pour les gosses, ni pour personne - Maitre Gims

Le ton est donné dès l’intro de Ma Direction. Pas plus qu’on ne se décrète modèle, on ne refuse ce statut qui s’obtient de facto, en corrélation avec son exposition médiatique. Les répercussions sont d’autant plus importantes lorsque le public concerné est majoritairement composé de pré-pubères. Ne pas assumer cette responsabilité n’est bien sûr pas l’apanage de la SA. De la Fonky Family à Booba nombreux sont ceux qui refusent d’endosser ce rôle - se conformant par la même à l’archétype de l’adolescent jouisseur esquivant la vie d’adulte pour mieux s’accommoder se son statut de consommateur.

Pourtant s’il est bien un auditoire qui a besoin de modèles c’est le public adolescent. À la fois en rupture avec les structures traditionnelles, pas encore intégrés à la vie économique et en quête d’identité, il est l’une des cibles de choix de la société marchande et des idéologies les plus diverses. Il est trop facile de se dédouaner de toute responsabilité surtout lorsque bien souvent les seuls rappeurs atteignent une partie de ce public en césure avec la majorité des cadres traditionnels - comme l’école. L’art influe les mœurs. Affirmer le contraire est ridicule. Pour s’en convaincre il suffit de regarder le nombre d’objets marquetés par le Hip Hop, et de jeter ensuite un rapide coup d’œil dans la rue pour savoir qui porte des casquettes Wati B, des casques Beats ou roulent des cônes à la sortie des cours.

Du journal d’Anne Frank à c’lui d’Bridget/J’ai jamais kiffé lire depuis qu’j'ai 12 piges - Lefa

Toujours dans le même morceau l’inénarrable Lefa en remet une couche avec cette pucnchline de haute volée. Ce dernier plastronne n’avoir jamais aimé lire. Quelque soit le genre de livre. Le journal d’Anne Frank semblant symboliser un sommet indépassable. Pour rappel Lefa est celui des membres responsables des déclarations homophobes incriminées, plaidant à sa décharge ne pas connaitre le sens du mot homophobe. Preuve de sa bonne foi il est même allé jusqu’à consulter le dictionnaire (chapeau melon !) pour palier à son ignorance. Il ne semble pas que ce funeste épisode lui ait servi de leçon. On lui rétorquerait bien que les livres sont le meilleur moyen de sortir de soi, de s’élever de sa condition, qu’ils sont les chemins de la liberté… Que le plaisir de la lecture s’acquiert avec du temps et des efforts… On lui conseillerait amicalement de se pencher sur Ferdinand de Saussure qui démontrait l’importance du vocabulaire dans la formation des idées

Ce refus du livre est malheureusement un lieu commun dans le rap - « Va te faire niquer toi et tes livres » scandait déjà Booba. Il n’est malheureusement pas que l’expression la plus brute de la révolte contre la superstructure. Il traduit surtout le nivellement par le bas de l’auditoire, cette recherche constante du plus petit dénominateur commun. Tout ceci avec comme objectif d’élargir le panel des prospects, i.e. de vendre le plus possible. Moins une assemblée est cultivée, plus elle est perméable au marché. Une illustration cet abaissement du niveau de la mer ? Aucun être de gout ne peut comparer en qualité L’Apogée avec Paris Sous les Bombes, Première Consultation ou L’École du Micro d’Argent - soient les trois plus grosses ventes du rap hexagonal, sorties il y a plus de 15 ans.

Sexion d'Assaut @LignesdeFrappe.com

Le Mesrines Noir casquette à l’envers. Standard.

Mais moi on m’a jugé parce que j’avais ma (casquette à l’envers) - Black M

Étonnant de voir qu’un milieu aussi codifié que le rap s’étonne que d’autres univers le soient aussi. Dans le rap les normes sont strictes, notamment celles ayant trait à l’apparence. Les quartiers font preuve d’un rigorisme pointilleux quant à la panoplie dont doivent se vêtir ses habitants - de l’époque de la banane Lacoste jusqu’aux marques de streetwears actuelles. Les fringues permettent d’afficher une identité, voire son appartenance - l’exemple ultime étant les uniformes bleus et rouges des Crips et des Bloods. Le milieu professionnel ou celui de la nuit obéissent eux aussi à un conformisme vestimentaire. De la même façon que l’on ne se pointe pas swaggé le lundi matin au bureau, on ne débarque pas en soirée habillée comme un pingouin.

Nombreux sont les aspirants au marché du travail qui se plaignent de la discrimination raciale à l’embauche. Parmi eux nombreux sont ceux qui tombent dans le pur fantasme, dépeignant une France similaire à l’apartheid sud-africain. [Petite digression : si les seuls problèmes de discrimination sont relatifs au fait de retourner sa casquette, on est plutôt bien]. Avant de tomber sur un employeur apôtre du IIIème Reich, mille raisons autres que celle de la mélanine expliquent un échec : les habitus partagés, le langage, le parcours, la qualité du diplôme… À ces critères s’ajoutent celui de l’apparence. N’en déplaise à Black M chaque milieu obéit à des codes. Libre à chacun de « ap’ la retirer », il faut juste en assumer les conséquences. Quand Jay-Z et 50 Cent font du business il porte un costume trois pièces, pas une casquette des Yankees.

Dernière petite précision sur le « moi«  de « moi, on m’a jugé ». Ce ne sont pas seulement pas les rappeurs, les jeunes ou les banlieusards qui sont jugés mais tout être qui évolue en société. À un moment il faut quand même ralentir un peu sur la complaisance et la démagogie. En même temps il est parfaitement compréhensible de vouloir proposer à son auditoire un discours qui le flatte et le caresse dans le sens du poil.

Sexion d'Assaut @LignesdeFrappe.com

Le swagg littéraire des Truands 2 La Galère

Ils nous ont divisés pour mieux nous dominer/ Ils nous ont séparé de nos frères les Antillais - Barack Adama & Maître Gims

Avec le titre Africain on met les pieds dans le plat du communautarisme ambiant et son armada de clichés mièvres et bien-pensants. On peut tout d’abord dénoter l’utilisation du pronom « ils ». Ce « ils » responsable de tous les malheurs. Mais des malheurs de qui ? De « nous (..) et nos frères antillais », soit les Noirs. Le « ils » désigne donc de fait le monde occidental, l’homme blanc. Ce postulat est le préalable du discours victimaire, qui tend vite au pleurnichard (voir le paragraphe précédent). Si l’on considère l’histoire de l’esclavage et la traite des Noirs, on connaît désormais avec précision le rôle de chacun dans cette séquence de l’Histoire. Deux ouvrages de références sont à lire sur ce sujet : Le Génocide Voilé de Tidiane N’Diaye sur la responsabilités des Arabes; Les Traites Négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau qui dépeint entre autres de manière chiffrée le rôle des africains dans le commerce triangulaire. Pour résumer, le « nous » contre « ils » c’est l’imputation pleine et entière d’une faute à l’un contre la victimisation intouchable de l’autre. Vive le sens de la nuance et la véracité historique…

Pour tous les Africains d’Europe aux States…- Lefa

Sans rentrer dans un cours d’histoire trop poussé, on peut de mon point de vue résumer l’histoire de France à la construction politique d’une nation via l’assimilation non-raciste. En gros cela signifie que l’appartenance à la communauté nationale se fait selon le contrat culturel initié sous l’Empire romain : « à Rome fait comme les romains ». L’universalisme français permettant à chacun de devenir français sans considération de son origine ethnique ou religieuse, à la condition que la personne se conforme au cadre en vigueur : le modèle culturel, laïque, républicain, législatif, etc.

…Qui rêvent de rouler dans des grosses caisses - Lefa

À partir de ce postulat rien de plus agaçant que d’entendre ce discours lancinant qui place l’inné (l’ethnique) au-dessus de l’acquis (le culturel). Encore plus insupportable d’entendre des gens se définir premièrement en fonction d’une race (noire, blanche, jaune…) alors que la vie apporte mille autre façons de le faire (son travail, ses centres d’intérêts, ses fréquentations…). Africain d’origine tu es, africain tu resteras où que tu sois sur le globe. Tant pis pour l’intégration et le vivre-ensemble. Se réduire à la couleur noire de sa peau (3) c’est finalement adopter à l’envers le discours racialiste de l’extrême droite. Joli paradoxe. Évidemment ce paradigme identitaire ne se suffit pas à lui-même. Le communautarisme se présente toujours comme un bricolage culturel bancale. Il se complète ainsi à merveille avec l’idéologie libérale - « le rêve de rouler dans des grosses caisses ». C’est presque devenu un lieu commun que de pointer l’association évidente entre le communautarisme des esprits et la marchandisation des sociétés.
___________________________________________________________________________________________________

(1) Quoique on ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire quand on sait que ces propos ont été tenus par huit mecs toujours fourrés entre eux, composant une chanson dédiée à leurs mamans…

(2) Barack Adama ayant tout de même été condamné pour diffamation. Via Twitter il s’en était pris à la journaliste Nathalie Sorlin qu’il accusait d’avoir falsifier l’interview polémique

(3) Africain est employé ici dans ce sens, car qu’est ce la culture africaine ? On parle du continent le plus vaste du monde, composé d’un nombre incalculable d’ethnies, de tribus, d’états, de nations…

Aurélien7

Aurélien7

El Jeffe chez LignesdeFrappe.com
« Great people talk about ideas. Average people talk about things. Little people talk about other people. »
Aurélien7

Derniers articles parAurélien7 (voir tous)

3 Comments

on “SEXION D’ASSAUT, TROP TEU-BÉE POUR RAPPER ?
3 Comments on “SEXION D’ASSAUT, TROP TEU-BÉE POUR RAPPER ?
  1. Tu critiques les textes de sexion d’assaut en disant qu’ils sont « teubés » et tu fais l’apologie de Rick Ross dans une autre de tes chroniques ? Cela me semble paradoxal…

    • Oui c’est vrai que ça peut l’être. Mais bon c’est pas vraiment « l’apologie de Rick Ross » non plus l’article : http://lignesdefrappe.com/rick-ross/

      Et puis il est assez irréprochable niveau son le gros Rozay. C’est quand même autre chose que cette dance à l’eau calibrée pour Skyrock. Enfin Ross c’est un vrai personnage avec de l’envergure.

      Merci pour ton commentaire en tout cas Binch.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>