La saga Rocky s’étale sur quatre décennies. Rare sont les œuvres qui se confondent à ce point avec leur auteur. Retour, film par film, sur la mise en abyme assez unique et pas toujours consciente de la vie de Sylvester Stallone.
ROCKY I

Rocky Balboa, un boxeur pas très finaud mais qui a du cœur, se voit offrir par un concours de circonstances un combat pour décrocher la ceinture des poids lourds. Une opportunité inespérée pour un type plutôt en fin de carrière. Si sa garde est sans conteste la pire du monde, il est en revanche doté d’une capacité sans pareille pour encaisser les coups. Ça tombe bien, son adversaire, le flamboyant Apollo Creed, n’est pas avare quand il s’agit de distribuer des marrons. Le premier volet se conclue sur la défaite de l’étalon italien mais c’est sans importance. Si Rocky perd sur le ring, il gagne dans la vie en allant au bout de lui-même.
Comme son personnage Sylvester en a bavé avant d’accéder aux feux de la rampe : paralysie partielle du visage à la naissance, prénom durement moqué par ses camarades de classe, succession de petits métiers (comme gardien de zoo), nuits passées à dormir dehors… Stallone a même été contraint à un moment donné de vendre son chien Butkus pour 50$. Un peu comme Rocky qui mène une vie sans lendemain dans son appartement minable, relevant les compteurs pour le compte du boss de la pègre locale afin de subsister. Une activité pas très morale, un peu comme le soft-porn tourné par nécessité par l’acteur.
I ain’t no bum Mick
Sly rédige lui-même le scénario et démarché les studios. Il refuse de laisser le rôle à d’autres (même contre 350 000$). Stallone y croit, Stallone s’obstine, Stallone tient la distance. Et ça marche. L’Oscar du meilleur acteur lui échappe mais peut-importe, Rocky obtient sa place dans l’histoire du cinéma et Stallone s’impose sur le fil comme un acteur de premier ordre - à 31 ans il n’est déjà plus un jeune premier.
Contrairement à ce qu’il peut laisse croire, le film n’égratigne pas vraiment la société américaine. Il dessine en filigrane la réaffirmation des valeurs de la classe ouvrière blanche face aux attaques que subissent les piliers de l’ordre traditionnels américains (Watergate, mouvement des droits civiques, mouvements féministes, choc pétrolier…). Une partie de ces tourments se résument dans le personnage d’Apollo Creed (fortement inspiré par Muhammad Ali, jusqu’à son style de boxe). En s’imposant comme un champion de premier ordre, Rocky redonne de l’éclat à cette Amérique conservatrice et populaire dont il est l’étendard.
Pour approfondir le sujet voir cet article passionnant sur les représentations sociales de l’œuvre : Rocky ou la (re)valorisation des mythes fondateurs
ROCKY II

Cette suite constitue peu ou prou un remake du premier épisode. La structure narrative est identique. Seule différence notable : le héros remporte la victoire. Rocky II amorce la mue du personnage et l’avènement de Sylvester Stallone en valeur montante du box-office. Cette transition est symbolisée par le changement de garde opérée par le boxeur.
Sly prend désormais la franchise en main à 100% en passant à la réalisation. Sur son chemin vers les sommets, une défaite, aussi glorieuse soit elle, fait tâche. L’Amérique se doit une victoire sans bavure. Rocky II répond donc à un cahier des charges précis : gommer l’impression d’inachevé laissée précédemment. Rocky ne conquiert pas le titre mondial par surprise. Il affronte un Creed au sommet de sa forme et le met KO. Mais le chemin du succès pris par Rocky/Stallone ne se fait pas sans compromis.
Win, Rocky, win !
Au reporter lui demandant à la fin du premier volet si une revanche aura lieu après sa courte défaite Balboa répond avec ses tripes : « It ain’t gonna be no rematch ! ». L’auteur et le personnage vont pourtant revenir sur cette promesse, essentiellement pour des raisons financières. Stallone se contente ici de livrer un film paresseux, dénué de toutes ambitions artistiques. À l’instar de Rocky qui accepte un match retour contre Creed, essentiellement pour retrouver la douceur du niveau de vie entraperçu grâce aux dollars gagnés avec son dernier combat. Rien de préjudiciable en soi, si ce n’est que Stallone abandonne un peu plus ses ambitions artistiques (qui initialement dépassaient le cadre du film d’action) et que Rocky va mettre gravement sa santé en danger (en risquant de perdre la vue définitivement) bien qu’il vienne de se marier et d’être père.
Chemin faisant Rocky s’éloigne de la figure de paria pour devenir un personnage consensuel. Il n’est plus moqué par les ados du quartier (la scène avec Marie dans le premier film) mais termine au contraire sa séquence d’entraînement acclamé par les enfants. La formule fonctionne et ce produit calibré pour le succès commercial démolit tout au box-office. Stallone confirme son statut de star. Apollo Creed raccroche les gants. La victoire est totale. Tout se met en place pour faire de Stallone le nouveau champion d’Hollywood.
ROCKY III

La mue se poursuit avec Rocky III qui consacre explicitement son personnage comme une icône du rêve américain, un rôle endossé sans retenue, remisant définitivement toute ambiguïté. Stallone continue sur sa lancée en parachevant le polissage du héros. Cela passe en premier lieu par son allure. Fini les mitaines et le chapeau de travers, place aux costumes cintrés, au brushing et même à un peu de chirurgie esthétique. Sa morphologie change. Il arbore désormais une musculature hypertrophiée, à mille lieux d’un corps forgé dans les salles de boxe. Rocky affiche une dégaine de culturiste, Stallone devient une idole des salles de sport.
When we fought, you had the eye of the tiger, man. The edge!
Pour être l’étendard du rêve américain, Rocky ne peut plus être ce boxeur emprunté et pataud. Il porte désormais un short aux couleurs de la bannière étoilée et place la bonne blague au bon moment. Il n’hésite d’ailleurs plus à sermonner Paulie, le beau-frère alcoolo et paresseux, à coup de discours méritocratiques parfaitement en phase avec l’ère Reagan. Républicain bon teint, Sylvester Stallone fait adopter à son personnage le réflexe ultime du nouveau riche : la rupture à 180° avec sa classe sociale d’origine.
Cette évolution se traduit dans le portrait qui est fait de son adversaire, un méchant pur sucre qui lui servira d’exutoire. Clubber Lang est dépeint comme une brute sans nuance, un « animal affamé » dixit Mikey. Il rejoint la figure du mauvais prolétaire incarné par Paulie. Pourtant à y regarder de plus près il ressemble en de nombreux points au Rocky de ses débuts : solitaire, travailleur, il gère lui-même une carrière parsemée d’obstacles (on lui refuse longuement d’affronter Balboa alors qu’il le mérite). Terrasser Clubber Lang est donc pour Rocky une façon d’envoyer son passé aux oubliettes, un allé simple qui l’éloigne définitivement de ce double, cet ancien lui qui ne correspond plus à ses aspirations.
ROCKY IV

Du statut d’icône, Rocky Balboa passe à celui d’ambassadeur. En 1985, Stallone est à l’apogée d’une carrière qui ne se conçoit plus qu’à l’internationale. Une frontière demeure cependant, les cocos et leur satané mur. Sly, l’ancien reclus de l’Amérique désormais plus royaliste que le roi, va s’employer à l’abolir avec la subtilité d’un bulldozer. Pas besoin de trop s’étendre sur la manière, tout du générique (deux gants de boxe aux couleurs nationales) à l’affiche fleure bon la propagande impérialiste US. À croire que le scénario sort des cartons du Pentagone. Bref à la fin, même l’état-major russe se lève pour applaudir le champion. Le mur tombe quelques années plus tard, CQFD.
It’s all lies and false propaganda
La formule cartonne. De toute la franchise, le quatrième Rocky est celui qui a rapporté le plus de d’argent. Stallone continue d’exploiter la filière en enchainant avec Rambo II, parangon du film d’action reaganien ou l’homme au bandeau retourne gagner la guerre du Vietnam tout seul. Nan mais !
Autre allégorie on peut voir dans la figure de Drago (ce grand blond musclé venu du froid avec son accent à couper au couteau), le rival de toujours de Sly à la ville : Arnold Schwarzenegger. Ironie du sort, alors que le film dénonce le dopage, Stallone se fera chopé par la douane australienne avec un sac de testostérone pendant la promo de Rocky VI.
ROCKY V

Rocky V constitue un retour aux sources (le personnage se veut plus proche du premier opus, rappel du réalisateur John G. Avildsen). La quarantaine bien sonnée, Stallone souhaite s’éloigner un peu des films d’action qui ont fait son succès. Dans son film précédent, Tango & Cash, il arbore des petites lunettes d’intello et laisse le rôle de chien fou à Kurt Russell. En privé, il se montre un collectionneur d’art passionné. Plus tard il essayera par tous les moyens de monter un biopic d’Edgar Allan Poe. Mais Stallone comme Rocky s’est enfermé dans la cage qu’il s’est lui-même bâtie. « Fighters fight, that’s what they do » La star n’échappera pas à son image et Rocky restera toute sa vie un boxeur, même une fois l’heure de la retraite sonnée.
You want your respect? Well come and get it!
Le coup des origines (bien connu dans le monde de la musique une fois que le la carrière d’un artiste bat de l’aile) ne marche pas vraiment. Malgré un postulat de base intéressant qui veut que Rocky ne boxe plus, le film se vautre complètement et sonne le glas des années 80 et de ses films d’actions si caractéristiques. Stallone persiste à vouloir un visage différent en sortant des comédies pas drôles. À l’exception de l’année 93 qui le voit enchainer les deux cartons que sont Cliffhanger et Demolition Man (deux navets puissance 10), la carrière de l’étalon italien sent le sapin, un peu comme celle son alter ego à qui il offre une sortie de piste bien piteuse. Le sevrage durera près de 15 ans.
ROCKY BALBOA

Projet insensé dans sa conception, l’ultime volet de la série résonne comme un baroud d’honneur. Si le film reste attachant et renoue avec le succès de la série, c’est autant du au retour en forme à l’écran du personnage qu’à celui de son interprète sur le devant de la scène.
Nobody owes nobody nothing. You owe yourself.
Le scénario ou le résultat du combat final n’ont que peu d’importance, le film se conçoit comme un gala d’adieu qui se joue du mythe. On se situe parfois aux limites de la parodie comme lors de la scène ou Rocky monte sur le ring ou lors de la montée des marches les marches du Philadelphia Museum of Art accompagné de son chien. Le film se termine d’ailleurs par un hommage à cette scène culte du septième art.
Un peu à l’instar de Clint Eastwood, Sylvester Stallone introduit un peu de son histoire personnelle via les scènes avec son fils. Une trame déjà présente dans Rocky V où son fils Sage jouait Rocky Jr. Sur un autre plan, le film annonce ainsi la sérié des Expendables qui puise son fonds de commerce dans ce mélange l’ironie et de la nostalgie. Stallone en chef de file de ces héros ayant survécu aux années 80, s’offre une belle fin de carrière.
[BONUS] LA THÉORIE DU TRAINING MONTAGE
Moments-phares de chaque épisode, les séquences d’entraînement (training montage en VO) ne sont pas ce qu’elles prétendent être. Prétendues hymnes à l’effort et donc à la méritocratie, elles permettent en réalité de faire accéder les moins doués à l’excellence en mettant à bas la valeur travail. Tout ça sur une musique rythmée qui réduit les sacrifices et la discipline à la durée d’un clip vidéo. Rocky par ce subterfuge change à jamais le visage du film d’initiation. Que ce soit la danse, le karaté ou tous les autres sports portés à l’écran, le spectateur est constamment amené à supporter le challenger. Un ressort dramatique classique certes, mais complètement travesti par l’utilisation du training montage.
Le challenger c’est désormais ce type qui accepte le défi en dilettante alors que le favori est celui qui a dédié sa vie à sa discipline. Balboa fume, traine dans les bars, n’a pas d’entraineur et travaille à côté. En face Apollo Creed et son équipe se dédient corps et âmes à la boxe. Qu’à cela ne tienne en quelques minutes grâce à la musique de Bill Conti, Rocky s’élève à son niveau. Celui qui taffe le moins est le héros, l’autre est dépeint comme un type arrogant et peu fréquentable, drôle de morale. On retrouve ce procédé dans Karaté Kid, Bloodsport, Le Retour du Jedi, Batman Begins, Highlander, X Men First Class, etc.
Aurélien
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Un projet de spin-off est en cours de réalisation. Intitulé Creed, il raconterait les premiers pas du fils d’Appolo dans la monde de la boxe professionnel. Il serait coaché par… Rocky bien sûr.
The Ultimate Rocky Quiz - Short List
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ah non c’est pas possible !!!! on ne peut écrire, en ma présence, que cliffanger et demolition man soit des navets puissance 10 quand meme et le respect des ainés mince en tout cas tres bon article toujours tres fouillé voila allez tcho
Je sais que c’est dur mais les ayant revu 15 ans après j’ai du faire face à cette triste réalité