QUESTLOVE, MO’ META BLUES

Amir « Questlove » Thompson n’est pas votre rappeur moyen. Le batteur et leader des Roots, ce groupe qui joue ses instruments et ne parle pas de guns, retrace son parcours dans Mo’ Meta Blues, une autobiographie qui a pour fil rouge son amour immodéré de la musique.

Questlove Mo Meta Blues @LignesdeFrappe.com

La couverture du livre est une référence au poster de Bob Dylan réalisé en 1966 par Milton Glaser

Mo’ Meta Blues se distingue de l’exercice balisé des autobiographies d’artistes. Le live se veut une conversation en cours avec un geek complet de musique, une des personnalités les plus singulières (et posées) du Hip Hop. Délaissant le récit chronologique strict (le premier chapitre est un entretien, le deuxième un courriel…), le récit est entrecoupé de photos et surtout de playslists où chaque titre renvoie à une année de vie. On croise ainsi Sly & The Family Stone, Public Ennemy, Bill Withers et même les Beach Boys ! Le co-manager des Roots, Richard Nichols, intervient ponctuellement via des notes pour éclairer un épisode particulier.

When you live your life through records, the records are a record of your life

Le livre évite l’écueil de l’enchaînement un peu facile d’historiettes sur la vie d’un groupe en tournée. En même temps The Roots ne sont ni les Guns’n’Roses ou ni le 2 Live Crew : leurs groupies se résument à « ces cinq mecs qui veulent se fumer un blunt en parlant équipement de musique » à la fin d’un concert. Le livre est néanmoins riche en anecdotes savoureuses : du beef rampant avec Notorious B.I.G. à cette Saint Valentin passée à faire du roller avec Prince (?!) en passant par les quelques lignes qui relate sa relation avortée avec Alicia Keys.

If you played shit that they like, the people would come, simple as that.

Le titre du livre fait référence à une scène du film Mo Better Blues réalisé par Spike Lee en 1990 (1). Denzel Wahsington et Wesley Snipes évoquent la question de rester fidèle à leur idée de la musique tout en courtisant un public plus large. Cette question traverse ici non seulement le livre, mais poursuit Questlove et son groupe depuis leurs débuts. Ceci posé, plutôt que de s’attaquer à un résumé en règle du livre (évidemment fortement conseillé), voici quelques moments forts qui éclairent la vie et l’œuvre du nerd à la coupe afro la plus reconnaissable du rap jeu.

Questlove Mo Meta Blues @LignesdeFrappe.com

I wasn’t a normal kid

UNE ENFANCE QUI BAIGNE DANS LA MUSIQUE : Entre un père membre d’un groupe de doo-wop, et une mère, chanteuse et ancienne mannequin, la musique est reine chez les Thompson. Cette famille bohème vit aux rythmes des déplacements en concert et des 5 000 vinyles qui s’empilent sur les étagères de la maison. Ahmir commence à jouer de la batterie à 2 ans. À 12, il donne sa première représentation, quand le batteur de son père se blesse lors d’un concert et qu’il le remplace au pied levé. Complètement immergé dans la musique, il est selon ses mots proches de l’autisme.

Questlove fréquentera les écoles privées et les cours de musique dès son plus jeune âge. Son père espère ainsi le protéger de la rue mais aussi en faire un musicien accompli. C’est avec amertume qu’il apprendra la décision de son fils de mettre ses talents au service du rap. Ce dernier attendra le deuxième album des Roots pour lui annoncer officiellement son choix de vie.

Pour l’anecdote : quand en 1992 sort la tornade The Chronic de Dr Dre, Questlove s’aperçoit que « Nuthin’ but a ‘G’ Thang » sample un morceau joué par son père, sa mère et sa tante. (2)

His life was so fundamentally different from mine that it created a kind of attraction

BLACK THOUGHT : Tariq Trotter a toujours été ce gosse débrouillard des rues de Philly qui a perdu son père à deux ans. L’altérité des deux cofondateurs des Roots participent à leur alchimie, la musique faisant office de trait d’union entre deux caractères et deux styles de vie « complètement opposés ». Une bagarre entre eux au début des années 90 scellera un certain éloignement . Les deux hommes entretiennent depuis une relation à la Keith Richards et Mick Jagger. Plus exactement les deux meilleurs amis du monde, ils se retrouvent pour faire vivre le groupe depuis plus de deux décennies.

Pour l’anecdote : Lors de leur tout premier show en 1989, dans leur lycée, les Roots étaient en compétition avec un autre groupe en devenir : les Boyz II Men !

Questlove Mo Meta Blues @LignesdeFrappe.com

This alternate word of sound where human error was perfection

D’ANGELO : Alors qu’il tente de s’échapper de la tristement célèbre cérémonie des Source Awards en 1995 (celle qui officialise les hostilités entre Death Row et Bad Boy et qui acte la mort du Hip Hop selon lui) Questlove découvre ce nouvel artiste. Partageant une admiration sans bornes pour Prince, ainsi qu’un certain manque de considération pour le R&B moderne, le chanteur et le batteur vont entamer une collaboration fusionnelle qui l’éloignera un temps de Roots et aboutira à la réalisation de ce chef d’œuvre impérissable qu’est Voodoo. Avec J-Dilla (dont on peut s’étonner qu’il ne lui dédicace pas le livre), D’Angelo constitue la rencontre artistique majeure de sa carrière.

A indisputably magical time, a kind of rebirth

ST. ALBANS, SOUTH PHILADELPHIA : À la fin des années 90, Questlove organise dans sa maison des jams ouverts à la scène musicale amateur de Philadelphia. Parmi cette bande d’illustres inconnus figurent Bilal, Jill Scott, India.Arie, Musiq Soulchild (venu livrer des pizzas à la maison), Eve ou encore Jasmine Sullivan, âgée de 10 ans à peine… Au total ce ne sont pas moins de 18 contrats professionnels et 9 personnes qui dépasseront les ventes des Roots qui jouent sans interruption de la musique dans son salon !

Pour l’anecdote : Au bout de la septième semaine, c’est Questlove lu même qui compose le 911 juste pour pouvoir dormir

Questlove Mo Meta Blues @LignesdeFrappe.com

Are we old news ? Are we dead and I don’t know it ?

THE TIPPING POINT : À la sortie de Phrenology, leur plus gros succès commercial, les Roots signent sur Interscope, le label de Jimmy Lovine. Leur album suivant sera concocté soula férule de ce dernier et en respectant sa théorie des cinq secondes : « si une chanson ne t’accroche dans les cinq premières secondes, elle ne t’accrochera pas du tout ». Le groupe sort désorienté de cette expérience. L’album se vendra deux fois moins que son prédécesseur tout en donnant l’impression à Questlove d’avoir bradé son âme. Entre cet échec artistique et l‘avènement de Kanye West la même année, le groupe a bien failli ne pas s‘en remettre.

Pour l’anecdote : Une barre de strip-tease avait été installée dans leurs studios (accompagnée des strippeuses qui vont avec) avait été installé dans les studios d’enregistrement du groupe afin de se mettre au diapason de ce nouvel état d’esprit.

I still felt that he was the antichrist

JAY Z : C’est lui qui permettra au groupe de rebondir. Devenu le boss de Def Jam, leur nouveau label, il leur donnera cette unique directive pour la suite : « make an art record ». The Game Theory sera ainsi un album sombre, mais aussi l’album des Roots le plus acclamé par la critique. Paradoxalement, quelques années auparavant, Questlove confessait son « aversion » pour Jay Z, qui représentait tout ce qui était « mauvais » dans le Hip Hop. C’est l’écoute de Blueprint en 2001 qui lui fera changer d’opinion sur le personnage et sa musique. S’ensuit depuis une collaboration fructueuse et amicale entre les deux monstres sacrés.

Questlove Mo Betta Blues @LignesdeFrappe.com

Le collectif Soulquarians

ERYKAH BADU : Face au son talent d’ensorceleuse (3), Questlove et Raphael Saadiq sont les auteurs de ce mot resté célèbre : « Ne jamais la regarder plus de cinq secondes dans les yeux, sinon elle est prend le contrôle de ton esprit ».

What does that mean to say we’re not black enough ?

ÊTRE NOIR : Le temps de quelques pages Questlove s’interroge sur ce jeu de représentation complexe qu’induit le fait de se définir par sa couleur de peau. Bien qu’étant ce renoi de près de 150 kilos, arborant une afro, engagé politiquement, il fait l’objet de critiques lui reprochant de ne pas être « assez noir », le tout sous couvert de manque de street credibility. Cette répartition assez perverse des rôles qui voudrait que l’intellect appartienne aux blancs et le régressif aux noirs, est bien souvent le fruit « d’auteurs noirs issus des classes moyennes » ou de « gosses blancs » ; deux catégories n’ayant pas un rapport direct avec la vie de rue, et donc in fine peu concernées par la question. Musicalement, cela a pour conséquence de rétrécir le champs des influences et les passerelles entre les genres. Les Roots ont longtemps passé sous silence leur goût pour les groupes de rock indé par exemple.



THE ROOTS, LA PLAYLIST

Selon l’adage du groupe, chaque album doit fonctionner selon une grille de lecture à trois niveaux : comme point de vue personnel, comme point de vue sur le Hip Hip, et comme point de vue sur le monde. La playlist est composée d’un titre pour chacun des 12 albums studio du groupe, pas nécessairement les plus connus.

(1) Le dialogue avait d’ailleurs été samplé sur l’introduction de l’album Thing Fall Apart
(2) En relation avec Common à l’époque, ce serait elle l’auteure du virage artistique ambitieux de l’album Electric Circus
(3) « Are You Looking ? » du groupe Congress Alley, sorti en 1973

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