S’il est un terme susceptible de déclencher une controverse sismique aussitôt qu’il a été prononcé, c’est bien le N-word. Voici un historique du mot le plus politiquement incorrect du dictionnaire.

Samuel L. Jackson dans Django Unchained
En 1995 l’Amérique retient son souffle devant le procès le plus médiatisé de l’Histoire, le procès OJ Simpson, cet ancien MVP de football que tout accuse d’avoir commis un double meurtre. Quand la défense, qui a décidé de jouer à fond la stratégie de la carte raciale, découvre l’emploi répété du mot nigger par l’un des policiers présents lors de l’arrestation du prévenu, l’affaire bascule illico dans une autre dimension. Les plaies béantes d’un pays dont l’histoire est indissociable de la question raciale sont rouvertes. Chacun juge désormais les faits à l’aune de sa couleur de peau. C’est à cette époque que se généralise l’usage du vocable « N-word » dans les médias. Si le terme préexistait depuis peu, trois ans après l’affaire Rodney King et les émeutes qui s’en sont suivies, il n’est dorénavant plus concevable d’utiliser nigger sous quelque forme que ce soit. S’il existe toute une flopée d’injures pour désigner les noirs (cracker, peckerwood, porch monkey, jigaboo…), aucune ne déchaîne autant les passions. Nigger est l’insulte ultime du dictionnaire, utilisée pour créer une hiérarchie raciale dont la dernière marche est occupée par les noirs – on traite les juifs deWhite-niggers, les arabes de sand-niggers, les asiatiques de yellow-niggers, etc.
No Vietnamese ever called me nigger – Propos prêtés à Muhammad Ali
Le mot n’a pourtant pas toujours été entaché de cette réputation exécrable. Apparu au 16ème siècle, pendant deux siècles son usage était tout à fait neutre. Étymologiquement le N-word dérive de l’espagnol/portugais negro (noir) - qui lui-même vient du latin nigrum. Il est très probable que la forme nigger soit le fruit de la prononciation des habitants blancs des États du sud, principaux pourvoyeurs de cotons. Si l’on ne sait pas dater avec précision le moment où ce mot est devenu une insulte, on sait en revanche que dans son ouvrage paru en 1837, The Condition of the Colored People of the United States, l’abolitionniste Hosea Easton le répertoriait comme une manière d’assimiler les noirs à une race inférieure. On admet généralement que ce sont les propriétaires d’esclaves et les suprématistes qui l’ont transformé en un moyen de rabaisser psychologiquement et socialement ceux à qui il s’adressait.

L’album sans titre de Nas
La terminologie en vigueur pour désigner un homme à la peau noire varie selon les époques, tout en se superposant. Au début du siècle dernier, on parlait de colored people. Associée dans l’inconscient collectif aux lois raciales, avec l’avènement du mouvement des droits civils (qui prohibait largement le N-word) l’expression a fini par laisser place à Black. Puis le « black is beautiful » des années 80, a ensuite été remplacé par le très politiquement correct African American. Cette présentation reste toutefois assez schématique. En 1970 l’actuel Black History Month s’appelait encore le Negro History Week ! Quant à la principale association de défense des personnes noires, la NCAAP, son acronyme signifie National Association for the Advancement of Colored People. Reste une constante : la prohibition du N-word dans l’espace public – sauf pour les racistes patentés bien entendu. Et ce même s’il existe quelques sérieux manquements à la règle qui provoquent aujourd’hui encore un certain malaise : du roman de 1939 d’Agatha Christie Les Dix Petits Nègres (parfois rebaptisé Les Dix Petits Indiens en VO), aux Aventures de Huckleberry Finn ce classique de 1884 de Mark Twain (l’auteur de Tom Sawyer) où l’on dénote 215 emplois du N-word, en passant par la comptine enfantine Eeny, meeny, miny, moe (le Am stram gram cainri) où tiger s’est par la suite substitué à nigger. (1)
Why niggas got to always be usin’ nigga so much?
Au début des 90’s, sous l’influence de la tornade gangsta rap (NWA, Death Row…), nigga est sur toutes les lèvres de la génération Hip Hop. Cette réappropriation du terme correspond peu ou prou à la doctrine Malcom X qui aspirait à faire de l’homme noir le mètre-étalon d’une virilité retrouvée après des siècles de brimades (esclavage, ségrégation, discrimination sociale…), à l’image tout d’abord de ces personnages de blacksploitation – les Sweet Sweetback’s Baadasssss Song et autres Shaft. Transposé dans les codes du rap cela donne le « real nigga », expression fourre-tout qui sans répondre à une définition précise obéit à toute une représentation jamais très éloignée de la caricature. L’un des artistes qui véhiculera avec le plus de force cette imagerie sera 2Pac (l’album Strictly 4 My Niggaz, les titres Niggaz Nature, N.I.G.G.A., Ratha Be Your Nigga…). L’usage répété (répétitif ?) du N-word s’étend alors ensuite aux films et aux comiques (Chris Rock, Chris Tucker…). Cette évolution des mœurs ne va cependant pas sans provoquer des grincements de dents au sein-même de la communauté noire.

Les Minstrels Show
Le débat autour du N-word illustre avant tout un conflit de générations, entre ceux qui se sont battus pour les droits civils et ceux qui en ont bénéficié. Difficile de s’imaginer Martin Luther King se faire saluer par un « What’s poppin my nigga ? ». La génération Hip Hop est parfaitement étrangère à cette époque où obtenir un travail, être servi dans un restaurant ou s’assoir dans un bus était prohibé pour une question de mélanine. Les détracteurs du N-word arguent que son emploi ne fait que réitérer les postulats racistes dont sont affublés les noirs (ignorants, fainéants, flambeurs, voleurs…) tant le mot est indissociable d’une Histoire inique et abjecte. L’utiliser équivaut purement et simplement à dénier la part d’humanité des personnes de couleur. Et l’utiliser à toutes les sauces finit par vider le terme de sa substance, quitte à en faire une expression lambda de la culture pop au même titre qu’un « bling-bling » ou qu’un « twerk ». Les artistes eux se justifient en arguant qu’ils se doivent de retranscrire le monde tel qu’il est (comme le dit 50 Cent : « Difficile de peindre le drapeau des USA sans utiliser la couleur rouge »), mais surtout qu’il s’agit d’un effort de reprendre à leur compte un mot destiné à les rabaisser, non pas d’oublier l’Histoire mais de se la réapproprier, de transformer d’une certaine façon le négatif en positif.
Niggers was the ones on the rope, hanging off the thing; niggas is the ones with gold ropes, hanging out at clubs – Tupac
Si l’intention est louable, on peut se demander si l’on n’aboutit pas parfois à l’inverse de l’effet escompté : une intériorisation de ces stéréotypes. Encore une fois, nigger servait à qualifier des citoyens de seconde zone, le fait que le mot soit massivement repris essentiellement par les classes inférieures des ghettos (et non pas par la bourgeoisie et les classes moyennes) ne conforte-t-il pas une forme profonde d’aliénation ? À l’image d’un Tupac (personnage, certes flamboyant, mais en mal avec sa virilité et longtemps complexé par son teint), les bravaches des rappeurs ne masquent-elles pas un manque de confiance en soi ? Le N-word peut d’ailleurs être utilisé pareillement par un noir pour insulter un noir ou un blanc (3). C’est ici qu’interviendrait la dichotomie entre nigger et nigga. La terminaison en –er renverrait à la ségrégation, au racisme et à l’esclavage et servirait à désigner les classes sociales déshéritées et peu éduquées, tandis que celle en –a équivaudrait à un terme assez neutre dont la portée varie selon le contexte. C’est sur ce modèle que repose le fameux Black People versus Niggaz de Chris Rock. Cependant, malgré sa drôlerie, Rock refuse désormais de jouer ce sketch. Raison invoquée : les personnes racistes se sentiraient alors autorisées à parler de la sorte.

Gary « White boy day » Oldman dans True Romance
La popularité du N-word renvoie donc à une question : qui est légitime pour l’employer ? Et son corollaire : qui décide de qui est légitime ? A priori pas de problèmes pour les noirs d’un même groupe social entre eux (pas question de donner du « hey nigga » à un inconnu ou à son patron), et par extension pour les minorités des ghettos. Pour les latinos du Bronx, le terme équivaut à homeboy (voilà pourquoi personne n’a jamais émis de remarques à l’encontre de Fat Joe ou de Big Pun). Néanmoins cette présentation est à nuancer : dans les faits le pratique est limitée par des règles édictées par d’autres (le terme est censuré sur toutes les chaines musicales ; sous les efforts conjugués des distributeurs et de la NCAAP, Nas s’est vu contraint de changer le titre de son album initialement intitulé Nigger…). Autre dilemme : quid des caucasiens ? En théorie la règle est claire et n’admet aucune exception : ce mot n’existe pas dans leur dictionnaire. Pourtant depuis quelques années le vernis se craquèle : quelques rappeurs blancs ont franchi face A le Rubicon (Kreayshawn, V Nasty, Stitches…), les wigers l’utilisent entre eux et de nombreux artistes le reprennent dans leurs œuvres comme Quentin Tarantino qui même s’il essuie de nombreuses critiques n’en tient pas rigueur (38 occurrences dans Jackie Brown, 110 dans Django Unchained…). Une tendance somme toute assez prévisible si l’on considère que les trois quarts des fans de Hip Hop sont blancs et ont grandi en entendant ce mot inlassablement matraqué dans les textes des rappeurs. Il est ensuite un peu court de venir leur reprocher cette transgression. Si le N-word est encore à des années lumières de virer mainstream, reste qu’une évolution est en marche (4).
Now White people, you can’t say nigga, sorry gotta take it back. Now Black people, we’re not niggas. cuz God made us better than that - Lupe Fiasco
En France où les tensions raciales n’ont jamais connu la même intensité (5), les équivalents « nègre » et « négro » sentent moins le souffre. Cantonnés dans les textes de certains rappeurs fortement américanisés (Booba, Kaaris, Ill…), leur emploi est moins sujet à la controverse. D’une part peut-être parce que le néologisme « renoi » semble satisfaire tout le monde et évite les bisbilles entre communautés, de l’autre peut-être parce que la négritude (ce courant intellectuel instigué entre autres par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas) est passée par là, donnant une autre tonalité à cette problématique. Reste que les querelles sémantiques ont elles aussi leur place dans l’Hexagone, pour preuve le débat sur la suppression du mot race qui a cristallisé les passions ou, progression du communautarisme oblige, l’apparition désormais d’une série de mots ayant progressivement dérivé de leurs sens premiers pour désigner de manière connotée un groupe ethnique (beurette, gouer, boloss…).

Denzel Washington dans Training Day
(1) Sans oublier toute une batterie de chansons comme « Woman is the Nigger of the World » de John Lennon (1972), « Rock N Roll Nigger » de Patti Smith (1978), «Oliver’s Army » d’Elvis Costello (1979), Guns N’ Roses « One in a Million » (1988)… Et les occurrences chez les présidents Harry Truman, Lyndon B. Johnson, Richard Nixon ou chez des écrivains comme Hemingway ou James Ellroy.
(2) Certains rares rappeurs ont banni le N-word de leur textes, comme Kurtis Blow, Chuck D, Master P
(3) À titre d’exemple, Queen Latifah déclarait à propos du gouvernement US : « Those niggers don’t know what the fuck they doing » - Newsweek
(4) Et qu’elle sera télévisée…
(5) L’esclavage sur le sol hexagonal a été quasi-inexistant
Aurélien
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Nigger: The Strange Career of a Troublesome Word - Randall Kennedy
How did ni**er become ‘the n-word’? - The Grio
The No Bullshit Guide Hip Hop Demographics - Audible Hype
NAACP Symbolically Buries N-Word - Washington Post
Quelques vidéos sur le sujet :
Offended by the « N word » - Louis CK
Jay-Z on the-N word - Oprah Show
Hey Frog, you happen to be white - Les wiggers de The Wire
Black People VS. Niggaz - Chris Rock
Tu n’aurais pas été inspiré par la récente émeute aux états-unis pour rédiger l’article ?
D’ailleurs dans la langue française,on employait le terme « nègre » auparavant et qualifier une personne d’ethnie africaine de « noir » était à proscrire. Dorénavant c’est le contraire.
Après,je n’ai aucune idée de l’idiosyncrasie américaine sur les connotations péjoratives à propos de la couleur de peau. Notre cerveau classe automatiquement les gens en fonctions de critères bien précis. Et si au States,les « niggas » sont (toujours) considérés comme des moins-que-rien, c’est qu’il faut changer drastiquement les mentalités (genius !) …
Salut Jo,
Non pas vraiment, ça fait de longs mois que je voulais balancer un truc là-dessus.
Je t’avoue que j’étais un peu rincé pour repartir sur le sujet en .fr, même s’il y a aurait pas de truc intéressants à dire c’est vrai. Si je me motive je ferais peut-être un bonus.
Merci pour ton commentaire.
Bel article, et jolie référence en footnote 4.
Par contre pourquoi tu dis que boloss désigne un groupe ethnique? A ma connaissance ce n’est pas le cas, mais peut-être est-ce parisien?
Merci Quentin. Disons que de mon point de vue, chez certains, boloss, un peu comme hipster chez les cainri, tend vite à désigner les blancs. C’est un peu la même chose qui s’est passée avec racaille pour les arabes il y a quelques années.
#TeamLouisCK
salut
« Tupac (personnage, certes flamboyant, mais en mal avec sa virilité et longtemps complexé par son teint) »
source ?
Yop,
Le bouquin de Roni Ro sur les années Death Row, des interview de 2Pac de ça et là que j’ai en mémoire où il parle du fait que les autres renois se foutaient de lui à cause de son teint plus clair, qu’il était trop sensible avec les filles… et ce genre de souag un peu suspect
Super boulot, bravo !!! C’aurait été à mes yeux parfait avec une ou deux citations de rappeurs qui retournent le stigmate ; ont-ils « conscience » ou non ? Bigup !!
Merci Jérémie.
Je trouve que celle de Lupe Fiasco résume bien la chose : « Now White people, you can’t say nigga, sorry gotta take it back. Now Black people, we’re not niggas. cuz God made us better than that »
Je suis d’accord sur beaucoup de point, sauf sur le terme « BOLOSS ». Çà n’a jamais été une désignation ethnique. A la bas un boloss c’est un client sur le « terrain » et par la suite ça a dérivé vers la désignation d’une « victime ». Mais en aucun cas forcement apparenté aux blancs.
Salut Saiss,
Oui ce point fait débat ici et sur Twitter. Bon c’est mon interprétation, les années à venir diront qui a raison, mais je persiste à dire que le mot dérive sérieusement de son sens originel.
Peace.