CHRONIQUER MAGNA CARTA HOLY GRAIL SANS L’AVOIR ÉCOUTÉ

Exercice particulier que de chroniquer un album sans en avoir écouté le moindre titre. Malgré, ou à cause, du battage médiatique orchestré rien y fait, Magna Carta Holy Grail, n’éveille pas le moindre début d’intérêt musical. La faute à un Jay-Z devenu un produit de consommation complètement stéréotypé ?

Magna Carta Holy Grail @ LignesdeFrappe.com

Une réunion de travail aussi pasteurisée qu’un conseil des ministres.

La carrière de Jay-Z se résume depuis son premier album à la mise en abyme perpétuelle de son incroyable succès. Un succès dont l’auteur lui-même ne semble toujours pas en revenir. Preuve en est l’homme qui se nomme Shawn Carter ressort à l’identique sa succes story - le dealer de Marcy devenu multinationale du rap - à chaque sortie d’albums. Son génie marketing consiste à étendre son audience à de nouvelles sphères en dégainant à chaque fois une artillerie de plus en plus lourde (mariage avec Beyoncé, partenariat avec des sportifs célèbres, copinage avec Barack…). Il semble bien loin le temps où il se chamaillait au micro avec Nas pour déterminer lequel des deux MC serait le Roi de New-York. Désormais bien installé au sein de l’oligarchie mondiale Jay-Z ambitionne de conquérir la plus grosse part du gâteau : vendre sa marque à ce public qui ne connait pas, n’aime pas ou n’en a rien à faire du Hip Hop. C’est à ce prix qu’il décrochera son ticket pour « le coin VIP du coin VIP », le 1% des 1%.

Un album concocté comme une big mac

C’est dans cette optique qu’il faut appréhender Magna Carta Holy Grail. Le petit frère Kanye crée un buzz sans précèdent avec Yeezus ? Le Jéhovah du rap réplique la semaine suivante en annonçant la sortie d’un album prévu nulle part dans l’agenda musical 2013. Quelques coups de fils plus tard la crème des producteurs se réunit dans la même pièce pour simuler l’orgie artistique - en vrai une banale réunion de travail. On retrouve un Jay-Z chef d’orchestre qui proclame vouloir « créer de nouvelles règles », repousser les frontières, promettant un retour à plus d’ « émotions ». Même pour les esprits avertis, y pas à dire ça en jette.

Magna Carta Holy Grail @ LignesdeFrappe.com

La couverture de MCHG

Mais bon à la non-écoute de l’album tout ceci ne se révèle une fois de plus qu’une vaste fumisterie marketing dont ceux qui gardent au fond de leurs cœurs les saillies rapologiques d’un Can I Live ou Guess Who’s Back vont encore faire les frais. Les douze titres proposés sentent le démarchage de niches à plein de nez.

• Est annoncé en grands pompes un sample de Smells Like Teens Spirit de Nirvana. Où quand un dealer reprend à son compte les tourments d’un camé… On se remémore alors avec effroi les collab rock initiées par Jay-Z, de l’inaudible disque avec Linkin Park à l’insipide morceau avec Lenny Kravitz.

• Vient ensuite Picasso Baby aux lyrics dignes d’une couverture de Paris Match. Sur le cahier de charges c’est le morceau qui va lui permettre de se répande en banalités dans la presse généraliste : joies de la paternité, maturité nouvelle, etc. (bâillements appuyés au fond de la salle). En corolaire Jay-Z poursuit le parcours balisé du nouveau riche qui veut s’assimiler à l’oligarchie. Fini le temps où Jigga servait du champagne dans des gobelets en plastique durant ses interviews, désormais il s’enorgueillit d’acquérir des œuvres de Jean-Michel Basquiat.

• Pas d’affolement il n’a pas perdu pour autant son goût pour l’ostentation. Le morceau Tom Ford est là pour nous le rappeler. Si le bling bling du Hip Hop répond à volonté de reconnaissance sociale des classes défavorisées, on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain malaise devant le manque de retenue (de pudeur ?) d’un demi-milliardaire prêt à tout pour se faire du pognon - et même à si cela doit se faire sur le dos de mouvements sociaux comme les Indignés (cf. les t-shirts Occupy WAll Streets).

• Autre titre phare : Open Letter, pourtant sorti il y a quelques semaines. C’est typiquement le genre de morceau qui illustre ce que ce sont devenus la célébrité et l’engagement politique. Dans ce morceau « controversé », Shawn Carter répond aux « critiques » sur ses vacances à Cuba ou de la revente de sa part des Brooklyn Nets (moins de 1% rappelons-le). Marvin Gaye (What’s Going On) et Sam Cooke (A Change Is Gonna Come) prenez en de la graine ! Le pire c’est que le Président de la première puissance du monde n’a rien trouvé de mieux que d’y répondre en conférence de presse officielle. Okay la réponse était fine (« I got 99 problems but Jay Z aint one ») mais bon ça reste à désespérer du niveau du débat politique…

Magna Carta Holy Grail @ LignesdeFrappe.com

« I am not a business man. I am a business, man ! »

Peut-être est-il temps de faire un aggiornamento des qualités de parolier de Jay-Z. Cela fait donc 12 albums solos qu’il rabâche les mêmes trois thèmes : moi, ma réussite à moi et encore moi. Même sur son morceau dédié à sa ville natale, « Empire State Of Mind », il n’arrive pas à se détacher de sa petite personne. Où quand le rap et la télé réalité commencent à se ressembler furieusement. Pas étonnant qu’il enregistre la partie paroles en deux, trois jours et ce sans mettre ses textes sur papier. Ce qui passait à l’époque de sa superbe pour une prouesse commence à démontrer une singulière négligence. Quelque part le parcours de Jay-Z c’est l’équivalent musical de la série des Rocky. Un peu comme avec Stallone, l’œuvre et son créateur se confondent à un point tel que l’on ne distingue plus vraiment la part de calcul et celle d’inconscient injectée dans le mélange. Disons que le « best rapper alive » se situe en ce moment en pleine phase Rocky V, le métrage le plus faiblard de la série.

Au final que retenir de Magna Carta Holy Grail ?

Un disque calibré qui demeure efficace mais qui n’est qu’un disque de plus dont tout le monde aura oublié l’existence dans quelques mois. Cet assemblage hétéroclite de titres sans réelle cohésion se situe dans la lignée des derniers solos proposés (Kingdome Come, Blueprint 3…) : du prêt à consommer sans saveur qui vient s’ajouter telles des lignes de crédits dans la discographie pléthorique du maître. Pourtant si Jay-Z est arrivé là où il en est musicalement parlant c’est grâce à une poignée albums structurés et cohérents que ce soit dans le thème (le rap mafioso de Reasonable Doubt, le trip bande-original d’American Gangster, les adieux du Black Album) ou dans l’architecture sonore (Blueprint, Watch The Throne, le Unplugged). Un Jay-Z en roue libre c’est un rappeur à l’égo surdimensionné qui ne s’intéresse qu’à lui et à ce qu’on dit de lui. Un peu comme Kanye, le génie créatif en moins. Il ne suffit pas de se comparer à Michael Jordan ou Michael Jackson à longueur de rimes pour prétendre appartenir au club des GOAT. À un moment Jay-Z devra prendre des risques artistiques dignes de ce nom pour transgresser le genre. En-a-t-il seulement l’envie ? Quand l’oligarchie mondiale dont il a parfaitement assimilé et reproduit les codes ne mesure la réussite humaine qu’à l’orée des quantités de dollars accumulés on doute sincèrement que cette simple idée lui traverse l’esprit.

Magna Carta Holy Grail @ LignesdeFrappe.com

Le rêve américain façon Illuminati

[MISE À JOUR JUIN 2013] Le clip de Picasso Baby soit Jay Z en étendard des galeries d’art. Ce type est partout, ce type est trop fort…

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