LE RAP, UNE SOUS CULTURE ?

Le Hip Hop imprègne la culture populaire depuis 30 ans. Pourtant sa discipline phare, le rap, n’atteint que rarement le stade de la respectabilité artistique et reste encore considéré par beaucoup comme une sous culture.

Le rap, une sous culture ? @LignesdeFrappe.com

LA RÉPONSE EST CLAIRE…

Il convient tout d’abord de déterminer ce que l’on entend par « sous culture ». Deux acceptations sont possibles. Si l’on se réfère au terme anglo-saxon « subculture » popularisé par le sociologue David Riesman, le préfixe sub- n’induit pas d’aspect péjoratif. Il s’agirait plus d’une forme de culture qui dérive du mainstream et qui se propage dans l’underground en développant sa propre spécificité. Ce relativisme ambiant est exclu dans la terminologie française qui introduit la notion de hiérarchie. La sous-culture est ici subordonnée à la culture dominante. Si l’approche américaine où tout le monde coexiste harmonieusement (sic) ne suscite pas vraiment de polémiques, c’est l’hexagonale qui échauffe un peu plus les esprits. C’est pourtant cette dernière qui prime. Qui serait assez ignorant pour prétendre qu’un mouvement né il y a quelques décennies dans le Bronx équivaudrait à l’époque Classique ? Qui serait assez prétentieux pour mettre sur un pied d’égalité l’intégrale des œuvres Marvel et la Pléiade ? La culture des gangs de LA et la Belle Époque ? La hiérarchie existe. Le dernier Kanye West aussi bon soit-il ne vaut pas la Cinquième Symphonie. Et quand bien même ce serait le cas, seule l’épreuve du temps en sera juge. Rendez-vous donc dans quelques siècles pour le verdict. En attendant, suspendre ton jugement tu devras…

MAIS POURQUOI LE RAP GALÈRE-T-IL POUR SORTIR DE SON GHETTO ?

Parce que le rap souffre de sa trop grande accessibilité. Les prérequis étant réduits au strict minimum (pas de solfège, pas d’instrument à maîtriser…) tout le monde peut rapidement s’introniser rappeur. Cette accessibilité présente de nombreux avantages (démocratisation, valorisation des autodidactes, règles sans cesse renouvelées…). Pourtant force est de constater que le revers de la médaille (ou plutôt du pendentif) n’est pas glorieux. Des freestsyles au téléphone de Planète Rap aux vidéos confondantes de nullité aux millions de vues (Mister You, Swagg Man…) le niveau global du rap pâtit chaque année un peu plus depuis la Golden Era (88-94 pour les US, 96-98 de notre côté de l’Atlantique). Car oui le rap se résume de plus en plus à ces guignols sans cervelles qui non seulement se revendiquent du mouvement mais s’en accaparent la majorité des parts de marché. Résultat, avouer écouter du rap en 2013 c’est un peu la honte.

Quand vous faites du rap, vous n’avez pas besoin d’étudier l’harmonie ni la mélodie, qui n’existe quasiment pas, mais le timbre et le rythme. Sur les quatre composantes de la musique, vous n’en travaillez que deux - Eugène Lledo

Parce que le rap souffre de son absence de remise en question. Innombrables sont les artistes étrillant à longueur de texte la concurrence, fustigeant les « faux », les « wacks », les « putes n*gres »… chacun s’érigeant peu ou prou en gardien du temple. Malheureusement ce semblant d’ouverture d’esprit (qui s’apparente en réalité à un narcissisme artistique) les empêche bien souvent de ne pas voir plus loin que leurs lunettes de soleil. Le confinement du rap n’est donc pour la plupart que le résultat d’un boycott, d’une mis au ban, d’un racisme larvé… Un peu facile. Plus facile en tout cas que de blâmer la médiocrité des textes, des instru, et du message – lire cet édito pour prolonger le propos. Et ce n’est pas l’art du clash qui va venir relever le niveau : de Booba/Rohff/La Fouine aux surestimés 2Pas/Biggie, Nas/Jay Z, le niveau de ces joutes verbales se bornent quasi-exclusivement à un tombereau d’insultes sans grande originalité - de Hit Em Up à How to Rob.

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« Mr » Pierre Bellanger, à ce niveau ce n’est plus une carotte mais une courgette

Parce que le rap souffre de sa difficulté à bâtir une histoire. On peut distinguer deux éléments d’explication. Premièrement, la culture Hip Hop vieillit plutôt mal. Pour aller vite si un rocker peut réécouter les Rolling Stones ou le Velvet Underground, il est plus compliqué pour un amateur de rap de remettre dans son casque Boogie Down Production, le D.O.C. et Kurtis Blow (ou même les premiers IAM ou NTM). La faute en partie à une écriture et un flow inscrit dans l’instant (à l’image du name dropping ou de l’exercice du freestyle). Deuxièmement, le rap sombre trop souvent dans éloge de l’inculture (où sont les livres dans MTV Cribs ?), i.e. la destruction de la transmission des connaissances et in fine à la disparition des références (indispensable dans la construction de l’identité). Le R.A.P., un éternel recommencement ? Pas étonnant que son public se scinde en deux parties : d’un côté des collégiens/lycéens lobotomisés par Skyrock, de l’autre par des trentenaires nostalgiques de Time Bomb et du Wu Tang.

Great people talk about ideas, average people talk about things, small people talk about other people.

Parce que le rap souffre d’être la seule musique qui parle d’elle-même. Personne ne parle d’électro game ou de reggae game. Situation paradoxale puisque son argument de vente a longtemps été d’être ce courant qui s’engage et témoigne de son environnement. Jusqu’au milieu des années 90 peut être, mais le rap en est vite arrivé à s’auto-référencer en permanence : on exhibe son patrimoine supposé, on parle de beef, de labels… C’est un peu « le village qui parle au village » pour reprendre une expression restée tristement célèbre. Cette vacuité du discours reflète en pilotage automatique l’individualisme triomphant de l’époque : culte du moi et donc de l’émotion puis logiquement de l’acte d’achat. Cette porosité du marché se retrouve progressivement au centre du processus créatif le phagocytant ainsi à la racine - à l’image du deal entre Samsung et Jay Z pour la sortie de son dernier album.

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Être assimilé À UNE SOUS CULTURE EST-CE UNE FATALITÉ ?

De la BD au cinéma de genre, certaines sous cultures traversent le temps et peuvent réussir à s’imposer. Le rap reste cette forme d’expression qui lorsqu’elle est maitrisée conserve une énergie brute qui lui est propre. Cette énergie est grandement tributaire de son côté paria, de sa marginalité. Le rap en abandonnant son côté transgressif, dû justement à son statut de sous-culture et non pas à son expression en tant que telle, est rentré à quelques entournures près dans les rangs, devenant ainsi un tract pâlichon de l’American way of life. Une sorte de deal perdant-perdant en quelque sorte. Ou quand la face B concurrence puis remplace la face A… Le meilleur moyen d’apprécier le rap reste de le prendre avec du recul. Et au milieu de ce champs de ruines surgiront toujours des Illmatic, des Ready to Die ou des Hell Hath No Fury - en 2013 ça donne Joey Badass, School Boy Q ou Joke. De quoi entretenir la flamme chez l’auditeur averti.

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Aurélien

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El Jeffe chez LignesdeFrappe.com
« Dans les fissures de nos murs ce n'est pas le système qui gagne mais la volonté de ton cerveau. »
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7 Comments

on “LE RAP, UNE SOUS CULTURE ?
7 Comments on “LE RAP, UNE SOUS CULTURE ?
  1. Je trouve quand même que cet article tombe(volontairement ?) dans la facilité en considérant uniquement les rappeurs mainstream alors qu’on sait très bien que généralement ce ne seront pas les représentants les plus intéressants de cette culture qui seront mis en avant.

    Des éloges de livres(voir même des références littéraires plus ou moins explciites), des artistes proposant une vrai réflexion sur le rap en sortant du binaire vrai/faux, qui sortent des carcans habituels(que ce soit en terme d’instrus, de façon de rapper et surtout de texte) il y en à beaucoup dans le rap et je dirais même de plus en plus. Avec l’explosion d’internet il y à une vrai diversité dans le rap actuel qui mérite à mon sens d’être prise en compte.

    • Salut Graciak,

      « les rappeurs mainstream ne sont pas les représentants les plus intéressants de cette culture qui seront mis en avant. »
      => Et pourquoi cela ? pourquoi le rap ne met que la médiocrité en avant ? (pour caricaturer) C’est plus cette question qui mérite d’être posée. L’article donne un début de réponse.

      « Avec l’explosion d’internet il y à une vrai diversité dans le rap actuel qui mérite à mon sens d’être prise en compte. » => Perso j’ai plus l’impression que le net nivelle par le bas au final en faisant sauter les barrières qui marquent la progression d’un artiste. => Oui le rap est varié, amis il y a quand même un tronc commun à tous les rappeurs. Un mouvement culturel doit être considéré dans son intégralité, sinon c’est trop facile. Et imo même le très bon Hip Hop est par essence limité. Là encore j’ai essayée de montrer pourquoi.

      Merci pour ton commentaire.

  2. Je pense que la focalisation sur la médiocrité ne concerne pas seulement le rap mais la plupart des musiques actuelles. Les médias ont l’éloge facile surtout avec tout les enjeux économiques autour des productions musicales. Je connais peu les autres genres musicales à vrai dire mais j’ai quand même du mal à imaginer que le meilleur electro qu’on puisse trouver est représenté par David Guetta par exemple, et que ce genre se limite à ce type de productions.

    Après si c’est mis en avant c’est d’abord bien entendu parce que c’est cette médiocrité que le public réclame désormais. Ce qui, je suis bien d’accord, est inquiétant. J’ai parfois l’impression que le public rap n’est pas à la hauteur de cette musique.

    En quoi exactement l’abolition de ces barrières marquerait-il un nivellement par le bas ? Au contraire aujourd’hui pour se démarquer uniquement via internet(sous-entendu :sans outils promotionnels majeurs) il faut bien soit sortir des sentiers battus(et bien le faire, évidemment) en proposant quelque chose d’original soit être réellement au-dessus du lot, non ?. J’ai aussi l’impression que le média internet est plus favorable à la « liberté » du public en limitant l’effet bourrage de crâne.

    Quant au fait qu’il y ait un tronc-commun chez tout les rappeurs ça me semble évident, c’est bien pour cela qu’on les classe comme rappeur et pas autre chose. Il s’agit bien sûr de considérer le mouvement culturel en entier et alors là bien sûr le rap est dans l’ensemble une musique médiocre puisque la majorité de ces productions le sont. Ce qui est, bien sûr, lié à la facilité d’accès de cette musique. Mais n’est-il pas plus intéressant et pertinent de dépasser cette médiocrité pour s’attacher à l’analyse des phénomènes les plus intéressants ?

    Après, si l’on veut considérer l’impact culturel du rap, c’est encore autre chose puisqu’il faudra considérer forcément ses représentants les plus écoutés. Qui, aujourd’hui, sont effectivement très médiocres également, ce qui n’a pas forcément toujours été le cas(le fameux « âge d’or »)

    Que le hip-hop soit fondamentalement limité, je ne pourrais par contre pas en débattre au vu de mes connaissances elles aussi limité en terme de culture musicale.

    • Sur la médiocrité ambiante je t’invite à lire ce billet, tu devrais être d’accord «La France ce n’est pas Daft Punk…» - même s’il me semble que l’auteur a taffé avec Pokora et Willy Denzey…

      « En quoi exactement l’abolition de ces barrières marquerait-il un nivellement par le bas ? » => Dans l’art je crois aux vertus de la contrainte créatrice. Les barrières te poussent à muscler ton jeu. Ça peut te surprendre mais je suis persuadé qu’avec des vrais DA, de vrais réseaux, des types comme Swagg Man ou Mister You auraient pu être des artistes assez intéressants. Là les mecs n’arrivent même pas à se poser sur un beat. C’est sur ils préfèrent écouter les manges-boules qui les entourent plutôt que de se remettre en question.

      Encore une fois sous-culture ne veut pas dire absence de talents. Si tu veux le rap c’est un peux comme le graf : pour 1 de bien t’en as 50 complètement pourris qui te gâchent le paysage. Et comme en plus ce n’est pas une musique si accessible pour l’oreille non averti cela explique peut être en partie ce problème de représentation - comme lorsque Manau choppe une victoire de la musique.

      Enfin ce qui est sûr, c’est qu’en matière d’art,le débat ne sera jamais clôt.

  3. Bonjour Aurelien,
    Ton article est interressant mais quelques points me font réagir. Je pense d’abord que l’age d’or du hiphop c’est tout simplement une idee commerciale mise dans la tete des gens pour enterrer le genre et pour buzzer pour certains (que le hiphop francais repose en paix…) Etant adepte de hiphop depuis tout petit et ayant bosser dans l’univers je peux te garantir que du bon rap il y en a toujours eu a toutes les epoques, la difference c’est juste les medias et l’industrie du disque qui les ont provoqués en mettant les projecteurs sur de la souppe de plus en plus fade… Personnelement j’ai toujours déniché des bons artistes que se soit dans le fond ou la forme et la plupart des vrais artistes sont underground et laissés de coter par le grand public. Sinon parler de sous culture en pointant le rap, je pense que c’est juste le mépris et l’ignorance des « haters » pour un ‘art à part entiere. Les textes de tupac par exemple ont été repris dans de nombreuses universités et lui même était d’ailleurs issus d’une école d’art. Bref voila je met mon p’tit grin de sel sinon personnellement en 2013 mes incontournables ont été les californiens nipsey hussle et yg et du coter east lloyd banks a provoqué la surprise avec sa mixtape « failure no option »

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