« CES RAPPEURS N’ONT PAS DE REVENUS »

Si les rappeurs ne sont jamais timides lorsqu’il s’agit d’exhiber leurs patrimoines, la réalité du business de la musique nous rappelle que tout cela reste de l’entertainment. Les nouveaux artistes sont avant tout les employés des maisons de disques. Les contrats signés sont surtout d’habiles moyens de les tenir en laisse (surtout) en cas de succès. #LesHommesMententMaisPasLesChiffres.

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Dans l’industrie du disque un adage a la vie dure : « you suffer untill you sell ». Pourtant un succès commercial est loin de garantir la réussite financière. Au contraire ce dernier peut même plonger l’artiste dans une spirale de la dette. En signant avec une maison de disques il est essentiel de comprendre la logique suivante : un artiste ne commencera à gagner de l’argent qu’une fois que son employeur gagne de l’argent. Il sera toujours le dernier à recevoir sa part, si tant est qu’il ne se retrouve pas débiteur.



RÈGLE N°1 : UNE AVANCE RESTE UN EXCELLENT MOYEN DE S’ENDETTER

Comme son nom l’indique une avance est une somme qui doit être rendue : toucher une avance c’est contracter un prêt. Un prêt qu’il faudra finir par rembourser. On parle de « recoup ». Et c’est l’un des meilleurs moyens de maintenir son employé fidèle. En effet une fois tous les frais déduits, il n’est pas rare qu’un artiste soit endetté auprès de son employeur - d’autant plus qu’il aura certainement claqué jusqu’au dernier dollar. Pire plus son disque se vend, plus il peut devoir de l’argent. Ainsi la plupart des rappeurs ne gagnent de l’argent qu’en anticipant leur prochain projet, ils sont maintenus dans une position où ils doivent rembourser en continu à leur label les couts de leur précédente sortie.





RÈGLE N°2 : LE DIABLE SE CACHE DANS LES DÉTAILS

Première précision, le pourcentage des royalties est prélevé sur le prix de vente en gros et pas au détail, c’est-à-dire, non pas sur le prix affiché en magasin, mais sur celui négocié avec les chaines de distributions, généralement inférieur de moitié. Suivent toute une série de déductions bien souvent camouflées dans les interstices du contrat. Voici les principales :

  • Les frais d’enregistrement – à charge pour l’artiste de gérer les couts de production (droits des samples, le mixage, les producteurs…)
  • Les frais marketings – généralement la moitié des couts des clips, rémunération d’un promoteur…
  • Les frais de casse (breakage fees) – une tradition héritée des 50’s qui compensait alors les pertes dues au transport des disques vinyles. Bien que complètement anachronique, bon nombre de labels continuent à ponctionner une somme équivalente à 10% des stocks.
  • Uncollected accounts – une garantie contre les défaillances éventuelles d’un distributeur à la charge de l’artiste (!).
  • Les disques offerts – ceux distribués gratuitement dans le cadre de la promotion mais aussi, beaucoup plus pernicieux, ceux offerts aux points de distribution. Première hypothèse, la maison de disque vend 100 albums à un magasin pour 7,50$, résultat elle doit payer des royalties pour 100 unités. Deuxième hypothèse, la maison de disque vend 75 albums pour 10$ et en offre 25. Le chiffre obtenu reste le même (750$) mais la maison de disque n’est tenu de payer des royalties que sur 75 copies.
  • Les frais de packaging – Le boîtier, le livret…

Et last but not least, l’équipe qui entoure l’artiste – Le manager s’accapare entre 15 et 20% de TOUS les revenus de l’artiste liés à sa musique, l’avocat (entre 5 et 10%). Viennent ensuite le comptable, l’agence de relations publiques et bien sur l’IRS (le fisc américain) qui prélève impitoyablement entre 28 et 50% des revenus.

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RÈGLE N°3 : LA MUSIQUE SEULE NE PERMET PAS DE GAGNER DE L’ARGENT

Pour s’assurer un train de vie confortable mieux vaut donc miser sur les études que sur une carrière dans l’industrie musicale. D’autant plus qu’à revenus égaux, le standing d’un artiste est beaucoup plus contraignant que celui d’une profession libérale, surtout pour les rappeurs. Une fois le disque dans les bacs, la pression est forte pour maintenir une image véhiculée dans les vidéos auprès des fans, de ses amis, de sa famille. Le public s’attend à les voir avoir un train de vie en adéquation avec l’image véhiculée dans les vidéos (conduire des voitures de luxe, jeter en l’air des liasses dans les strip clubs…).

Survival of the fittest

Bien sur un artiste dispose d’une multitude d’autres sources de revenus une fois la notoriété acquise : du merchandising aux partenariats avec les marques, en passant par les passages radios ou les tournées et autres showcases. Une tendance qui ne fait d’ailleurs qu’aller en s’accroissant avec la mort du disque. Pas tombées de la dernière pluie, les maisons de disque ont flairé le coup en intensifiant la pratique des 360 deals, ce qui leur permet de récupérer une part sur TOUTES les activités de l’artiste, du disque à la scène en passant par les contrats de sponsoring.



[BONUS] CHIEF KEEF A-T-IL RÉELLEMENT TOUCHÉ 6 MILLIONS DE DOLLARS ?

En juin 2012 le rookie Chief Keef passait un deal avec Interscope pour un montant étourdissant de 6 millions de dollars. Pour mémoire, pour son premier album A$AP Rocky avait été signé pour 3 millions, Drake pour 2 millions et 50 Cent pour un million. Une somme colossale donc, mais à quoi correspond-elle dans les faits ?

Pour commencer il ne s’agit pas d’un deal mais de deux : le premier pour trois albums et un best of en tant qu’artiste solo, le deuxième pour son label Glory Boyz Entertainment. Il est ensuite important de préciser qu’à aucun moment Keef n’empoche 6 millions. Il s’agit du montant que pourrait lui rapporter son deal avec Interscope. Pour le moment, le rappeur n’a touché qu’une avance de 440 000$ ainsi que 300 000$ couvrant les frais d’enregistrement de son premier album Finally Rich. Fait intéressant, Interscope a inclus une clause permettant de casser l’accord si l’album, sorti en début d’année, ne s’est pas vendu à 250 000 exemplaires d’ici le mois de décembre - au mois d’octobre, 204 000 copies avaient été écoulées

Concernant le lancement de son propre label, Chief Keef et son manager détiennent chacun 40% des parts. Ils ont tous deux reçu 180 000$. Interscope paye 200 000$ en frais généraux (bureaux, transports, salaires, marketing…). Les profits sont répartis équitablement. Une clause stipule cependant que si les pertes dépassent un certain montant, le deal peut être terminé. Le premier artiste signé, Fredo Santana, a reçu 40 000$ dollars d’avance et 10% des parts du label.

Au final Chief Keek toucherait (selon ses déclarations en justice pour une affaire de pension alimentaire) environ 13 000$ par mois. Une somme confortable certes, surtout pour son âge, mais qui ne permet pas de rouler en Lambo. En fait ses émoluments se rapprochent plus de ceux d’un orthodontiste que d’un footballeur. Et entre ses allers-retours en prison, les excès de codéine et les frais de justice, sa carrière ne semble pas vraiment partie pour durer…

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Aurélien

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El Jeffe chez LignesdeFrappe.com
« Dans les fissures de nos murs ce n'est pas le système qui gagne mais la volonté de ton cerveau. »
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23 Comments

on “« CES RAPPEURS N’ONT PAS DE REVENUS »
23 Comments on “« CES RAPPEURS N’ONT PAS DE REVENUS »
    • Excellent article , peu de jeunes rappeur ou artistes connaissent l’envers du décors , un contrat de 100 pages ou la première te dit que tu vas toucher 1 millions d’euros et les 99 autres t’expliques pourquoi ça ne vas pas arriver…merci d’informer clairement ces artistes qui croient a l’euro million d’universal !

  1. Bon article, j’ai découvert ton site y’a une semaine il est super intéressant, T’es le seul contributeur en plus, t’es plutôt productif! Continue comme ça!

    Voilà, des encouragements pour que tu continues!

  2. L’article est bien mais:
    - Les avances sont non récupérables ce ne sont donc pas des prêts pour la plupart
    Chief Kief devait vendre 100000 albums par exemple pour ne pas avoir à rembourser le moindre sous
    D’autres (la majorité) n’ont même pas de minimum à atteindre
    -Les droits d’auteurs sont une source non négligeable de revenu (Soulja Boy avec une seul chanson a pu avoir suffisamment de sous pour pouvoir investir) à savoir que chaque fois qu’une de tes chansons passent en radio/tv/clubs ou concert tu touche de l’argent en fonction du nombre de secondes jouées
    -Les concerts et les showcases certains artistes (Tyga) peut toucher jusqu’a 40 000 euros pour 20 minutes de show dans une boite (sachant que sans compter les US ils font des tournées européenne passant par Londres la belgique l’allemagne les pays bas la france et l’espagne donc Concert + Showcase
    -Les revenus publicitaires et co branding, la plupart des artistes sont maqués avec des marques de vêtements (Rick Ross Tyga) ou de téléphonie (Wiz Khalifa) petit rappel le deal de Tyga avec Reebok est de 25 M de dollar

    • Salut Baloun,

      L’article se découpe en deux parties :

      - 3 règles générales - vu la complexité des contrats elles restent théoriques, même si une avance doit toujours être remboursée (sinon ce n’est pas une avance mais une prime à la signature, un bonus, etc.)

      - 1 cas particulier qui rentre dans les détails connus d’un deal (Chief Keef)

      Pour ce qui est des revenus complémentaires (qui deviennent principaux avec la mort du disque), on est d’accord, permet moi de citer cette partie du post :

      « Un artiste dispose d’une multitude d’autres sources de revenus une fois la notoriété acquise : du merchandising aux partenariats avec les marques, en passant par les passages radios ou les tournées et autres showcases. » ;)

      Soulja Boy a déjà des factures impayées et s’est retourné en justice contre son ancien manager - c’est souvent le signe que l’artiste commence à se rendre compte de sa situation financière…

      Tyga : je ne connais pas les détails du deal mais ce n’est surement pas un deal à 25 millions avec Reebok, même Jay Z ou 50 Cent n’avaient pas ça. Les rappeurs ont souvent tendance à gonfler les sommes.

      Merci pour ton commentaire.

  3. Tu oublies quelques choses aussi c’est que les rappeurs vendes partout dans le monde et ils sont gagnant surtout grâce a des singles.

    Mais aujourd’hui les rappeurs font surtout des sous sur tous ces qui entoure la musique !

    • C’est pour ça que je conclue en parlant des deals à 360° qui permettent de capter une partie des ces revenus ;) Après sur les ventes en ligne iTunes s’accapare déjà 35% du prix des ventes…

      • Bon article mek, mais vu qu’on est dans le détail: sur ce dernier point, un deal en france avec mise à disposition d’un titre en téléchargement sur toutes les plateformes de DL légales type itunes, amazon etc. au nivea international c’est 90% des revenus pour l’artiste et 10% théorique pour l’intermédiaire(qui s’assure que le titre est présent sur toutes ces plateformes)
        c’est donc pas 10% pour l’intermédiaire étant donné que itunes etc prend sa part….qui doit donc être à moins de 10%

  4. Très bon article sur une des réalités du showbizness mais tu a oublié une partie du game : beaucoup de rappeurs sont en indépendance totale ou partielle pour se garantir des revenus plus importants. Certains n’ont des deals que pour la distrib par exemple, mais gèrent eux-même tte la partie production du disque, bookings événements, merchandising…

    • Merci Alpha. Oui l’article est une ébauche qui présente les choses de manière théorique. D’autres articles sur ce sujet arriveront dans les semaines qui arrivent pour approfondir les choses.

  5. Pingback: les choses a regarder quand on magasine un label

  6. Ouais, les artiste populaire son a l’image de notre société en général. Du monde qui existe et qui regarde pas leur dépenses et aussi pas plus loin que le bout de leur nez. Ils vive sur du temps empruntés mais avec beaucoup de $ emprunté. Ce type d’histoire va ce répéter a un rythme exponenciel, puisque l’économie en soi est fuck’all !

    C’est la base pour devenir riche, faire de l’argent avec de l’argent… des autres.

  7. Très bon article, comme tous ceux du site d’ailleurs :)
    Une petite suggestion d’article (en voyant la photo de Chief keef) : La scène rap de Chicago en plein boum depuis quelques temps déjà avec un Chief keef en tête de file !

  8. Je découvre tout juste ton blog et je devais me manifester pour t’encourager et te féliciter pour ton travail et ton investissement. Tout cela est instructif et évidemment utile. J’ai trouvé l’article très intéressant. Bonne continuation!

  9. Très bon article et sur très intéressant !
    Il serait aussi je pense très intéressant de comparer tout ça avec les artiste indépendants. Puisqu’une une partie des rappeurs français se vantent d’être indépendants des maisons et de n’avoir aucune contrainte. Il serait intéressant de voir également si cela est réellement vrai pour la plupart (avec tout ce qui concerne la distribution des disques, etc).

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