Soleil du Pacifique et désinvolture californienne sont au menu. Bandanas rouges et bleus s’entremêlent sur des morceaux G-funk dédiés à la ride dans la ville des anges. Sortez les Dickies et les Chuck Taylor, nous retournons au début des 90′s. Rendez-vous en bas de page pour 20 titres West Side.

« In my Chevy, ’64, with bitches on my side and bitches on my back »
Le Gangsta Funk c’est le son de Los Angeles. Il doit absolument tout à la mégalopole. Nul part ailleurs n’aurait pu naître cette identité musicale. Les facteurs historiques, démographiques, sociaux-culturels, géographiques et architecturaux expliquent cette empreinte sonore si particulière. Elle se traduit par une série de caractéristiques reconnaissables entre mille : basses profondes, nappes de synthé, airs de flûte, sirènes, refrains féminins chantés, apologie de la violence, samples des Parliaments, misogynie exacerbée, nihilisme teinté de matérialisme et nonchalance des flows. Le G-funk a apporté au Hip Hop un sens de la mélodie qui jusque-là n’avait jamais été exploité de la sorte.
Long Beach, Compton, Inglewood, Crenshaw, Watts…
La ville, contrairement à New York, est bâtie à l’horizontale. Les kilomètres de route qui s’entremêlent en font la cité de la voiture par excellence. La conduite se fait fenêtres ouverte afin de profiter d’un climat doucereux toute l’année - cf. le clip de « Let Me Ride ». Pas de créneaux, des routes spacieuses, l’immensité de l’océan et des espaces désertiques à quelques encablures, la notion de ride prend tout son sens. Il s’agit autant d’aller d’un point A à un point B que de faire entendre sa musique en se délectant des plaisirs du trajet. Les instru produites par les maîtres des studios californiens répondent à cet impératif premier : alimenter les postes. Ajoutez à cela le fait que les excès de vitesse y sont très sévèrement réprimandés. Customiser sa caisse ne consiste pas à affoler les compteurs mais à faire remarquer son engin, à se faire remarquer. En résulte l’apparition des suspensions hydrauliques, les célèbres low-riders. Enfin dernier point sur ce thème, L.A. ne possède pas de réel centre-ville. Les déplacements se font au gré des house-party, la voiture est donc indispensable à la vie sociale.

La culture des gangs est présente dans la moindre artère des quartiers de LA
L’histoire de la Californie est intimement liée à celle du Mexique. La communauté hispanique est démographiquement la deuxième de l’état. Son influence culturelle est indéniable. Ainsi le G-funk va énormément s’inspirer, voire complètement piquer de nombreux codes initiés par les latinos : les chemises à carreaux, les pantalons de travail Dickies ou encore les ranflas, le nom espagnol des low riders. Cette juxtaposition des communautés permet ce genre d’échanges culturels. Elle engendre également une ghettoïsation aiguë, des violences ethniques et un esprit tribal forcené. Au sein même de chaque groupe la sectorisation est rigide. Ce n’est pas un hasard si au sein de Death Row, de nombreux membres étaient unis par les liens du sang : Snoop avec RBX, Daz Dillinger, Nate Dogg, Butch Cassidy; Dre avec Warren G, etc. Cette promiscuité est peut être à l’origine de la cohésion sonore des albums malgré leurs innombrables featurings.
Le style de vie des gangs rencontre l’industrie musicale
La gangbanging s’inscrit dans cette lignée. Il est le produit direct de cette organisation de la société. La rivalité entre Crips et Pyrus structurent les quartiers. Le bleu et le rouge définissent l’esthétique des zones d’habitation. Conséquence logique les artistes issus de cet environnement reproduisent ses règles dans leurs domaines respectifs : C-Walk dans les vidéos, signes de la main pour marquer une appartenance, style vestimentaire. Quant à Suge Knight il est allé jusqu’à décalquer la hiérarchie et les « valeurs » des gangs au sein de son label. Dans cet atmosphère, la jeunesse des ghettos est bercée par un paradoxe explosif : avec d’un côté les reliquats d’un système patriarcal et de l’autre l’explosion des familles (mères célibataires, grands-parents qui occupent de facto les responsabilités parentales…). En résulte une virilité dégénérée dont les gangs sont l’expression.

Le Docteur Andre Young en plein travail
Cette occupation de l’espace public par les hommes n’est pas sans conséquences sur les femmes et leur représentation. Ces dernières sont réduites à abandonner leur part de féminité et à singer les hommes, les hood rats. Deuxième option : se cantonner exclusivement au rôle d’objets du désir masculin, la « biaaaatch » - ou beyach. Ce rôle qui n’est pas dégradant en soir est fantasmé à son paroxysme. Gardons à l’esprit qu’il provient de l’imaginaire de youngsters qui passent la journée entre couilles et ont un rapport alambiqué à la mère. Baby mamas, multiplication des demi-frères, misère sociale, problèmes sanitaires on peut vite comprendre pourquoi à travers leur haine des femmes les gangsta rappeurs s’adressent d’une certaine façon à leurs mères. [Snoop et tous ses cousins ont surement leur mot à dire sur ce sujet].
Bitches ain’t shit but hoes and trick
L’esthétisme hollywoodien transforme par la suite une bande de zonards désargentés, acculturés en hérauts du mouvement rap. N’oublions pas que malgré son indigence le ghetto n’est jamais très loin d’Hollywood. De Lyor Cohen à Jerry Heller les connections (récupération ?) entre kids défavorisés et cadres de l’entertainment ne constituent pas des faits isolés. Hollywood a toujours exercé un rôle ambigu vis à vis du gangstérisme, recouvrant d’une couche de sophistication et de glamour les pontes des organisations criminelles. Organisations qui rappelons-le fonctionnent sur des racines rurales. À ce titre la lecture de La Mafia à Hollywod de Tim Adler est vivement conseillée.

Eazy duz it, Efil Rof Zaggin.
Denier élément, le climat de la Californie. Ses 320 jours de soleil annuels infusent cette décontraction que l’on ne retrouve pas dans les autres grands centres urbains. Les angelenos sont réputés pour leur coolitude. Là encore la structure horizontale joue son rôle. Entasser les gens en hauteur c’est les pousser symboliquement à se marcher dessus. La hiérarchie plate inspire une plus grande quiétude apparente. On retrouve cet état d’esprit chez les rappeurs qui malgré la crudité de leurs contes se départissent rarement de leurs flow emprunts de la désinvolture. À tel point qu’on a surnommé ça le lazy flow. Contrairement à un son new new-yorkais brut en débarrassé de toute fioriture (Mobb Deep, Wu Tang) ou emprunt des valeurs du Hip Hop et d’un certain optimisme (A Tribe Called Quest), les rappeurs du Golden State donnent le sentiment de se foutre de tout (de la morale, des lois, des codes de l’industrie,…), sauf peut-être de leur prochaine soirée.
To a kid lookin’ up to me/Life ain’t nothin but bitches and money
Cette irresponsabilité doublée d’une fascination pour le gangstérisme va forger les canons esthétiques et commerciaux du rap de masse pour les 20 années suivantes. C’est le début de la course au plus gros casier judiciaire. Le procès de Snoop pour drive by shooting en 1996 fait bien pâle figure en comparaison des états de fait des rappeurs du moment : Gucci Name (coupable de meurtre), French Montana (une balle dans la tête) ou de Maino (10 ans pour kidnapping). Le triptyque money-weed-pussy débarrasse définitivement le rap de ses oripeaux de conscience politique. En poussant un peu l’analyse, on peut voir que le G-funk aura été pour le Hip Hop ce que la Funk a été à la Soul : un moyen de transformer un mouvement populaire en musique standardisée, calibrée pour la consommation de masse.

« O’Dog was the craziest nigg* alive. America’s nightmare. Young, black, and didn’t give a f***. »
Deux phénomènes se cristallisent définitivement avec l’avènement du mouvement. Les ados blancs des classes moyennes et huppées deviennent les premiers consommateurs de Hip Hop. Après tout cette musique représente tout ce que leurs parents et leur vie future leur interdit. Le gangsta rap leur sert d’exutoire fantasmé. En contrepartie, une partie de la communauté afro-américaine ne se reconnait plus dans cette musique qui n’est plus que la caricature cinématographiée de la vie des habitants des quartiers défavorisés.
I promise I smoke chronic til the day that I die
Après avoir outrageusement dominé les ventes, le son G-funk déserte assez rapidement la scène musicale. Le phénomène n’aura en tout et pour tout durer que le temps d’une salve de premiers albums mémorables. Si une partie de ses acteurs disparaissent (Tupac, Suge Knight, Easy-E, The D.O.C…) d’autres après une courte traversée du désert poursuivent leur ascension vers les sommets (Snoop, Dre, Ice Cube…). Tous feront évoluer leur style musical. Que voulez le catalogue de samples de Georges Clinton n’est pas inépuisable. Vingt après après que reste-il du son californien ? Une poignée de classiques (The Chronic, Doggystyle, Dogg Food, Regulate…G Funk Era), la voix chaude des refrains de Nate Dogg, les souvenirs de la guerre des Côtes, des feuilles de cana sur des t-shirts, la nostalgie d’un paquet de trentenaires qui ont découvert le rap via les mélodies chaudes du son West Side, la légende Death Row… Désormais seul sur ce créneau le rap chicano poursuit dans cette veine, sans changer d’un iota la formule.

» Ridin’, Slipin’ and Slidin’ «
LA PLAYLIST G-FUNK, WEST COAST FLAVA
Voici un panorama assez complet du phénomène, même si ne sont pas présents certains incontournables comme Above The Law. La sélection commence avec la monstrueuse intro de Doggystyle où Snoop apparaît peu laissant la piste à Lady of Rage et au clin d’œil de son producteur. Suivent les méconnus Twinz ou Lil’ 1/2 Dead qui ont livré des albums d’excellente facture. Seul représentant du rap chicano Cypress Hill avec l’ultra efficace Low Rider. La part belle est faite aux légendes avec DJ Quik, NWA, le cube glacé et son sample magique des Isley Brothers…La playliste se termine avec la bande d’Aelpéacha et ses compères, qui ont réussi le pari improbable de reproduire le son G-funk à Paris via des titres très réussis comme celui présenté.
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Aurélien7
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Un article chroniquant les grandes années du label Death Row est en préparation pour la suite… Retrouvez plus de playlist sur la chaîne YouTube : http://bit.ly/11Kc1dp