Pour Thelonius Monk (1) expliquer la musique équivaut à danser sur de l’architecture. Pourtant le présent article va s’attacher à répondre à cette question incontournable dont la réponse ne va pas forcément de soi : qu’est-ce que le flow ?
Le combo originel dans l’imagerie de l’âge d’or du Hip Hop, c’est l’association d’un MC et d’un DJ. Initialement, le premier se contente d’ambiancer les block parties animées par le second. Puis en passant de la rue (au sens propre) au disque, le rapport s’est inversé. Reléguée au second plan, la maitrise des platines est alors au service du micro. Les instrumentales sont alors conçues comme des écrins mettant en valeur les rimes du rappeur. À ses débuts le Hip Hop se présente avant tout comme une musique festive destinée aux soirées - le message ne viendra qu’après. La manière dont sont débités les textes, scander les phrases est donc primordiale. On en parle pas encore de flow mais l’idée est là : plus que ce qui est dit, c’est la façon dont on le dit qui importe. Si un chanteur s’applique à construire et interpréter une mélodie, le MC lui doit donner la priorité à son habilité à transcender ses textes. Le flow est donc l’élément fondamental qui permet d’apprécier ou non un morceau et de hiérarchiser les rappeurs, il est exclusif au Hip Hop.
I don’t rap, though. I’m serious. I don’t. I don’t rap. I flow – Method Man
Paradoxalement, il n’est pas possible de donner une définition claire et précise du flow. Une première approche stricte découlerait du principe qu’une même phrase peut être rappée d’un nombre incalculable de manières. Le flow serait donc à séparer complètement du texte et de ses qualités littéraires intrinsèques. Un bon flow serait donc celui dont la virtuosité remise au second range le thème du morceau et les paroles (voir le cas échéant le(s) artiste(s) en featturing). En théorie donc, un rappeur doté d’un très bon flow peut raconter ce qu’il veut, voire n’importe quoi (« blablabla »), et délivrer une performance de haut vol. En théorie seulement car la musicalité des mots n’est pas indépendante de la structure des rimes et se reflète dans l’interaction avec la musique. Pour faire simple, pour qu’un texte sonne juste, il faut aussi qu’il soit adaptée à l’instrumentale - c’est notamment pour cette raison que les rappeurs commencent souvent à écrire une fois l’instru choisie. Si la voix est considérée comme un instrument (une percussion source de rythme) (2), cet instrument doit toujours être apprécié en relation avec les autres éléments musicaux d’un morceau. Si cette approche paraît plus pertinente, elle a le défaut de faire du flow un concept fourre-tout. Il convient donc d’étudier les critères nécessaires pour juger de la qualité d’un flow.
Savoir apprécier un flow nécessite donc une certaine éducation musicale, cela s’apprend (comme toute bonne chose). Car nous allons le voir, les rappeurs ne sont pas ces types qui ne font que parler sur un beat répétitif – enfin sauf quand ils sont mauvais. Dans le rap, le texte ne prend tout son sens que derrière le micro. Ainsi il est assez périlleux d’isoler une phrase d’un texte de rap pour la citer. Souvent pratiqué sur les plateaux télé, cette technique ne rend pas justice aux rappeurs. les textes des NTM ont toujours été assez plats sur le papier, et c’est encore pire quand Laurent Ruquier les cite.
LA TECHNIQUE
Pour comprendre ce qui caractérise le flow partons de cette image d’Épinal qui assimile faussement flow et vitesse du débit. Voici une prouesse technique qui en soi n’impressionnera que l’oreille peu avertie. Okay Twista ou Eminem peuvent dépasser le mur du son quand ça les prend, mais leurs performances n’auraient aucune valeur si elles ne respectaient pas certains prérequis d’ordre technique.
- Rapper en cadence avec le beat : le flow doit épouser le rythme du morceau. Un flow lent (Kaaris sur Zoo ou Lil Flip) n’est donc pas du tout une mauvaise chose. La vitesse n’est pas une fin en soi. À titre d’exemple voilà ce qui se fait de mieux quand il s’agit de rebondir sur le beat (production de Scott Storch).
- Ne pas saborder l’aspect littéraire du texte en soignant la qualité de la diction. Rapper rapidement peut aussi se faire au détriment des paroles. Les couplets de Freeman ont toujours été à cet égard un joyeux bordel. A$AP Rocky a quant à lui toujours insisté sur la simplicité, et donc l’accessibilité de ses lyrics. Ce point peut néanmoins être nuancé, comme nous allons le voir.
- Contrôler sa respiration : un souffle mal maîtrisé donne l’impression de forcer sa voix et diminue l’impact des fins de phrases. Et oui tenir la mesure est un sport d’endurance ! Sinon vous rapperez comme Akhenaton au début des années 90.
L’INTONATION DE LA VOIX
Tout d’abord comme un chanteur il s’agit de considérer le timbre de la voix. Même s’il est évident que certaines tessitures sont uniques et que la nature favorise certains artistes (de Young Jeezy à Joey Starr), ce n’est pas cet aspect qui importe le plus. L’intonation se définit aussi et surtout par la manière dont on accentue ou pas certaines syllabes. Pour comprendre l’importance majeure de ce critère, prenons la phrase « I can’t wait to see you ». Elle peut revêtir jusqu’à cinq sens différents suivant les fluctuations utilisées. L’intonation reflète donc directement les sentiments et les émotions du rappeur (oui ça fait bizarre de mettre ces mots dans une même phrase). Même s’ils ne rappent avec des styles différents, en écoutant Notorious BIG et DMX, il est assez aisé de comprendre ce qui les différencie sur ce point, le premier mise sur sa technicité alors le deuxième vide ses tripes sur la mesure. Autre exercice intéressant : comparer des rappeurs qui ont la même voix comme Ma$e et Fabolous ou Action Bronson et Ghost Face.
Enfin comment ne pas mentionner les Bone Thugs-n-Harmony ? Le quartet, qui compte dans ses rangs un ténor (Bizzy) ou une basse (Krayzie), pousse la musicalité du flow à son paroxysme, sans pour autant être assimilé à du chant. Si l’empreinte du groupe dans l’histoire du rap n’est pas à remettre en cause, il lui a été beaucoup reproché un manque de clarté des textes (en raison de leurs flows ultra cadencés). Est-ce si important dans ce cas ? On peut très bien s’accommoder de ne pas saisir le sens des mots (encore plus lorsque l’on ne comprend pas l’anglais) pour se laisser porter par le flow uniquement. Les paroles peuvent même parfois constituer un frein à cette approche plus intuitive de la musique où l’intonation est privilégiée.

The Abstract and the Dragon
LES RIMES
En un sens cela peut paraitre contradictoire en apparence avec ce qui été exposé précédemment mais ce sont les rimes qui donnent en grande partie leur musicalité au rap, et notamment la façon dont elles se combinent et se mélangent entre elles. Pour décrypter ces « schémas rythmiques » on peut dégager trois facteurs principaux : les mots utilisés pour rimer, le nombre de mots utilisé, comment ils interagissent entre eux. Tout ceci s’articule avec la nature de leurs rimes (combien par mesure, rimes mono- ou multi-syllabiques, où se placent-elles…) et celles des phrase (longues/courtes, leurs nombres…). Si énoncés de la sorte ces paramètres peuvent sembler un peu théoriques, voici à titre d’exemple, une analyse comparative chiffrée de divers couplets rap US (Rapper’s Flow Encyclopedia - Earl Sweatshirt RapGenius)

On peut aussi par ailleurs déterminer par une formule la densité des rimes : nombre total de syllabes incluent dans la rime ÷ nombre total de syllabes. À ce petit jeu voici les résultats du championnat US : MF Doom, 44% ; Cam’ron, 41% ; Big Pun, 40% ; Eminem, 38% ; Fabolous, 36%.
LA RÉVOLUTION RAKIM
Pour appréhender encore un peu plus ce qu’est le flow, opérons un retour vers le futur. En 1987 le Hip Hop américain est à l’orée de sa « Golden Era ». Les groupes Public Enemy et Boogie Down Productions ont chacun réalisé un disque certifié classique (respectivement Yo, Bumrush the Show! et Ghetto Music: The Blueprint of Hiphop). Rien ne présage pour autant l’onde de choc initiée par Rakim. Chaque genre musical voit un jour ses règles et ses codes redéfinis. Ce que Stravinsky ou Charlie Parker ont accompli pour la Musique Moderne ou le Jazz, Rakim l’a fait pour le Hip Hop lorsque, accompagné de son compère Eric B., sort Paid in Full le 7 juillet 1987 (5% knows Ndlr). À compter de cet album l’histoire du rap se divise en deux : avant Rakim et après Rakim. On parle désormais de flow même si n’est pas lui qui a inventé le terme.
First, we need to learn the rules that we want to “break” then start to bend them, with a musical sense – Miles Davis
Avant lui les MC scandaient leurs textes sur la base d’une même intonation, chaque couplet (voire chaque morceau) était peu ou prou identique – à l’image de Sucker Mc’s des Run DMC. Les rappeurs de l’époque, comme LL Cool J ou KRS-One, s’employaient à mettre beaucoup d’énergie sur le beat. A contrario le phrasé de Rakim Allah reste étonnamment calme, stoïque. Au-delà de cette fraîcheur, c’est surtout sa capacité à créer une forme d’expression consistante et homogène qui bouleverse ce rap jeu. Influencé par sa pratique du saxophone, Rakim joue avec la syntaxe, mélange ses rimes, popularise des expressions, transforme des noms sen verbes, déconstruit les phrases, introduit les rimes internes dans ces textes… Sa grammaire devient musicale, elle se met au diapason de son art. Là encore on voit bien que le flow ne résume donc pas à la diction/l’intonation car il ne peut se détacher du processus d’écriture.

8 Diagrams
LE FLOW, PLUS UN ART QU’UNE SCIENCE
Qui qualifierait 2Pac (3) ou Kanye West de rappeurs moyens ? Pourtant leurs flows n‘ont en soi rien d’exceptionnel, surtout techniquement parlant. Et ne parlons même pas d’Easy E ou de Doc Gynéco… Ces artistes d’envergure compensent leurs « lacunes » par une présence et un charisme hors du commun derrière le micro. La personnalité de Tupac et son message débordent largement du cadre musical et transparaissent dans chacun de ses morceaux, y compris chez l’auditeur qui ne comprend pas l’anglais ou ne connait pas le personnage. Toujours sur le registre technique, il est intéressant de noter que Shakespeare usait à foison de rimes multi syllabique alors que Molière pas du tout. Comme quoi une certaine technique ne fait pas tout – ce qui ne dispense pas pour autant de la maîtriser.
Niggas get behind mics and ain’t even MCs – Dr Dre
Pour terminer, vient le moment d’avoir une pensée pour tous ceux qui pensent que pour rapper il suffit d’écrire devant sa télé ou de parler en forçant son accent de banlieusard. Si vous êtes convaincus du contraire, le but de cet article est atteint. Ce dernier reste cependant une ébauche encore assez théorique sur le sujet. Bien d’autres thèmes mériteraient d’être abordés en profondeur : un historique de l’évolution du flow, une classification détaillée par artistes, la question du chant (Andre 3000, Drake, Snoop…), les figures de style utilisées (entre rimes embrassées et autres tautogrammes), celles propres au rap, les punchlines, le story telling, les différentes façons de poser… Ou quand l’art peut être étudié comme une science.
LE FLOW, LE RYTHME ET LA RIME - LA PLAYLIST
Histoire d’accréditer les propos de Thelonius Monk, voici une rapide (et partielle) sélection des maîtres du flow avec, en vrac : les neuf moines soldats du Wu Tang qui s’en donnent à cœur joie sur un morceau sans refrain (mention spéciale à la manière dont Ghost Face s’installe sur le beat), le sous-estimé Freddie Gibbs, le titre Rap God d’Eminem qui a traumatisé beaucoup de monde il y a quelques mois, la combinaison OC/Big L (vraiment parti trop tôt), un classique de Busta Rhymes, les underground et très respectés Tech N9ne ou MF Doom… #CromaDuCromi #DealerDeRimes
(1) On lui attribue généralement cette citation mais il y a débat.
(2) Rakim comparaît d’ailleurs son flow au saxophone dans cet interview fleuve.
(3) Tupac écrivait avant de connaitre l’instru. Ceci explique peut-être cela.
Aurélien
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Pour aller (vraiment) plus loin sur ce thème :
- RapAnalysis.com - Un excellent site proposant une analyse très approfondie des différents aspects évoqués dans le post
- The Rapper’s Flow Encyclopedia - Un article très technique de Rap Genius qui décrypte les flows de Kanye West, Mos Def et Andre 3000
- Booba, Grammaire du Futur - Jet d’Encre passe au crible le style littéraire de l’Ourson
- RapMetrics - Le rap par les maths
- Rakim: The Rhyme Got Rougher - La révolution Rakim
- WTF, les œufs rappés - 9 secondes de ta life envolée
De loin mon article favori la formule de la densité des rimes me redonne envie de retourner en classe
Super article!
Juste une remarque:
Dire que 2 Pac n’a pas un flow hors du commun ne me parait pas exact. Je trouve au contraire que son flow donne un rythme tres particulier aux instru sur lequel il pose. Comme si il sautait sur le beat. Bon en tout cas c’est comme ça que je l’entend…
Perso, je suis pas du tout allergique au flow de Pac mais c’est plus son charisme qui déborde que sa technique. Après c’est comme les chanteurs, c’est pas forcément la meilleur voix, la plus belle qui te touche.
Le flow dans le rap, même si j’ai pas trop écouté MF Doom, j’ai toujours pensé qu’on pouvait le résumer à Big L
Très bon article, je trouve.
Parmi les quelques fautes que j’ai pu trouver (par exemple : « Les couplets Freeman ont » —> « Les couplets de Freeman ont »), il me semble important de corriger celle-ci : ce n’est pas « Tech9ne » mais « Tech N9ne » ; ce dernier méritant d’être un peu plus cité, je pense (tout comme R.A. The Rugged Man, et bien plus encore, mais il y en a trop…).
Merci Malv, ce genre de coquille c’est mon pêché mignon. C’est vrai que bon nombre d’autres MC auraient pu être cités. Une deuxième article sur le sujet devrait voir le jour dans les semaines qui viennent et permettra de leur rendre justice.
Peace.