DEATH ROW, BALL ‘TILL IT FALLS

Personnifiée par l’imposante figure de Suge Knight, l’épopée Death Row Records réunissait dès le départ tous les éléments propres à la tragédie. Premier label à importer les codes de la rue dans le monde de la musique, son succès sans précédent sera aussi retentissant que sa chute. Un drame qui se déroule sur fond de guerres des gangs, entre menaces, extorsions et samples de funk.

Death Row @LignesdeFrappe.com

Le règne de Death Row, la Motown des années 90, n’aura au final duré en tout et pour tout que quatre années : de la sortie de The Chronic de Dr. Dre en décembre 92 à l’annonce de la mort de 2Pac le 13 septembre 1996. Dans ce laps de temps, le label vendra 40 millions d’albums et générera 325 millions de dollars, un record. Cette période aura surtout vu l’émergence d’une galerie de personnages et d’évènements qui marqueront à jamais la mythologie du Hip Hop. Retour sur certains passages clés d’une saga aussi brutale que fascinante.

À l’époque du Far West, tout était tellement plus simple : ce qui était juste, était juste. Et ce qui ne l’était pas, on s’en occupait - Suge Knight

Si le rap n’a jamais vraiment été cette musique à message, il fut un temps où la street credibility ne constituait pas le mètre étalon de la carrière d’un rappeur. Sous l’impulsion de Death Row la donne change. Désormais le mouvement gangsta rap allait être l’apanage de vrais gangsters, que ce soit dans les studios ou dans les couloirs des maisons de disques. Un homme va être à l’origine de cette évolution : Marion « Suge » Knight, un ancien joueur pro de football américain déterminé à s’accaparer son dû dans cette lucrative industrie. Du haut de son mètre 93 et de ses 136 kilos, celui qui se voyait comme un nouveau Berry Gordy, va très vite devenir le Don King du rap, terrorisant non seulement la concurrence mais aussi ses associés. Pour comprendre le fonctionnement de la maison Death Row, il faut se représenter la crainte physique qu’inspirait Suge Knight auprès de tous ceux qui le côtoyaient.

Death Row @LignesdeFrappe.com

Plus chef de gang que CEO, celui qui aimait à se faire appeler Don, n’hésite jamais à se salir les mains. Affublé de la réputation d’« homme le plus dangereux du monde de la musique », son parcours est jalonné d’effusions de violence. Il a été arrêté le jour d’Halloween en 1987 pour tentative de meurtre, au cours d’une altercation il avait tiré à deux reprises sur sa victime. Deux semaines auparavant il avait agressé son ex, lui coupant sa queue de cheval devant la maison de sa mère. En 1990, il casse la mâchoire d’un type avec la crosse de son revolver. En 1992, pour une banale affaire de coup de téléphone, les frères Lynwood vont finir tabassés, nus, allongés sur le sol des bureaux de Death Row…

Naw, Death Row, nigga, if anything, ‘cause all of us have [court] cases – Dr. Dre

Suge Knight n’a jamais admis clairement une affiliation directe avec le gang des Bloods. Les témoignages s’accordent pour dire qu’elle s’est établie sur le tard, une fois ses entrées acquise dans le monde du rap (1). Pourtant il va très vite conduire son business en s’appuyant sur cette mentalité. Dans ce rapport de force permanent que sont les affaires, Death Row n’hésite pas à user de tous les moyens nécessaires pour donner corps à ses ambitions (vols, extorsion, menaces…). Suge Knight se ballade constamment entouré d’une équipe de repris de justice intoxiquée aux vapeurs de 40 et de marijuana. La menace de représailles physique crée une tension permanente. Par exemple voici comment il a obtenu du label Ruhtless Records (qui a produit NWA ndlr) qu’il libère Dr. Dre, The D.O.C., Michel’le et Above The Law.

Death Row @LignesdeFrappe.com

Debout face à Eazy-E, Suge Knight lui énonce l’adresse où réside sa mère. Il lui affirme ensuite qu’il vient de capturer Jerry Heller, son associé, et le retient prisonnier dans un van en bas de l’immeuble – du bluff. À ce moment ce qui devait être une rencontre en petit comité, tourne à la confrontation : surgissent dans le dos d’Eazy-E les goons de Knight armés de tuyaux de plomb. Eazy signe alors le papier qui dégage de toutes obligations les cinq plus gros noms de son label, avec comme simple contrepartie un pourcentage sur le prochain album de Dre. Si l’affaire se conclura plus tard devant les tribunaux, elle illustre cependant bien la manière dont le boss de Death Row mène sa barque. De Vanilla Ice qu’il menace de jeter par le balcon de sa chambre d’hôtel située au quinzième étage, à la tristement célèbre cérémonie des Sources Awards en 1995 où à la stupéfaction générale (2) il attaque verbalement son némésis Sean « Puffy » Combs, en passant par la multiplication des décès par homicide dans son entourage proche, les légendes urbaines qui se répandent sur son compte ne font qu’accroitre sa réputation de criminel endurci.

Rappers can’t keep talking trash. You ain’t really out here gangbanging, so why you gonna promote that shit? If you’re 30 and still talking like you’re 16, you might be retarded - RBX

Il faut dire que Knight contribue amplement à alimenter cette image grandiloquente. Vouant un véritable culte à Tony Montana, il calque la décoration de son bureau sur les décors de Scarface. Les murs sont peints en rouge, six écrans diffusent les images de vidéo surveillance des studios, au centre de la pièce trône un aquarium rempli de piranhas (3) (nourries avec des rats), le logo Death Row est placardé au sol (et au fond de sa piscine privée), les réunions de travail se déroulent en la présence de son berger allemand « dressé pour tuer ». Prenant désormais la pose en costume croisé rouge, il ira jusqu’à racheter la maison de Frank « Lefty » Rosenthal (le gangster qui a inspiré Casino de Scorcesse). Au-delà de cette théâtralisation savamment entretenue, il n’en demeure pas moins que le label a été lancé grâce à un apport de 1,5 millions de dollars d’un certain Michael Harris, une légende locale habituée des réceptions hollywoodiennes… et accessoirement connu dans les rues de Compton sous le nom de Harry-O, un membre féroce des Pyru.

Death Row @LignesdeFrappe.com

Au centre de la stratégie du label, les rappeurs sont marketés comme d’authentiques gangsters. Si l’image qu’ils se donnent et leurs lyrics sont en adéquation avec le mode de vie promu par Death Row, tous ne sont pas d’authentiques OG. À commencer par l’architecte sonore, Dr. Dre qui n’appartient à aucun gang et s’échappe de Compton dès ses premières royalties encaissées. Fait intéressant, c’est souvent une fois la notoriété acquise que les soucis judicaires s’accumulent. Un peu comme 2Pac dont le casier est désespérément vierge avant son arrivée à Los Angeles en 1992. Fasciné par la culture des gangs ce dernier, qui se voyait initialement acteur, s’approprie alors tous les codes du gangsta rap et les pousse à leurs paroxysme. Dans son livre Have Gun Will Travel, Ronin Ro le dépeint comme une personne en mal avec sa virilité, souvent moqué par ses congénères. Il deviendra par la suite le personnage que l’on sait, à base de tatouages, d’éloge du gangstérisme et autres incartades judicaires (4) (échange de tir avec des policiers en civil, agression sexuelle, attaque avec une batte de base-ball…). Snoop est quant à lui une petite frappe qui cumulera trois condamnations pour ventre de drogue avant la sortie de son album. Si aucun de ces rappeurs n’est donc à proprement parler un voyou, reste que dans le paysage musical, la clique défraye la chronique. Snoop s’est fait virer de neuf studios en enregistrant DoggyStyle, Dre cogne une présentatrice télé, Tupac agresse les réalisateurs Albert et Allen Hugues…

Le rappeur gangsta tue devant les caméras. Et regagne sa villa en Porsche Carrera – Doc Gynéco

En patriarche soucieux des apparences, Suge Knight présente Death Row avant tout comme une famille, un label qui dépasse le simple cadre de la musique. Le concept séduit les artistes, la plupart dans leur petite vingtaine, issus de foyers brisés. Suge ira même jusqu’à devenir le père adoptif de Danny Boy, un jeune chanteur chicagoan âgé de 15 ans lors de sa signature. Là encore un parallèle peut être fait avec la culture des gangs, ces organisations tribales qui se veulent des familles de substitution. L’intérêt du label passe avant ses membres, rare sont ceux qui auront la chance de récolter pleinement les fruits de leur travail. Il faut dire que Suge y met du sien pour truander tous ceux qui travaillent avec (pour) lui.

Unique propriétaire de tous les masters, il organise les sorties et les tracklists des albums à sa guise et considère rappeurs et musiciens comme des subalternes. En signant chez Death Row, ces derniers doivent également accepter de le prendre comme manager, un évident conflit d’intérêt dont l’artiste subit les dommages - Suge Knight inaugure d’une certaine manière les deals à 360°. Plus préjudiciable, les artistes se retrouvent très souvent spoliés en acceptant des contreparties matérielles douteuses : droits d’édition cédés contre une chaîne en or, royalties payées avec une voiture ou un salaire mensuel couvrant à peine leurs dépenses… Bien sûr ils sont conviés aux très réputées soirées Death Row où l’on trouve weed et strip-teaseuses en abondance, mais à la fin de la journée le label ne fait qu’entretenir l’illusion d’un style de vie. C’est ainsi que Nate Dogg confiait être dans l’obligation de dealer pour payer son essence pour se rendre en studio. On se rappelle également qu’à la mort de 2Pac, malgré avoir écoulé plusieurs millions de copies de All Eyes On Me, son compte en banque n’était crédité que de quelques centaines de dollars.

I know I’m selling my soul to the devil – 2Pac

Pour contrebalancer cette réputation sulfureuse, Death Row cherche à se donner l’image d’une entreprise soucieuse de sa communauté. Sont ainsi organisés des distributions de dindes à Thanksgiving, des diners pour les mères célibataires, des jouets sont offerts aux enfants à Noël. Jouissant d’une réputation de philanthrope dans les rues de LA, Suge Knight multiple les déclarations d’intention dont la plupart resteront sans lendemain (service de lignes de bus, programme de réinsertion d’anciens taulards…). Malgré ces louables efforts, avec le recul, ce qui peut surprendre c’est le temps qu’il a fallu au L.A.P.D. pour commencer à s’intéresser de plus près aux agissements du label. À la décharge des enquêteurs, on peut souligner qu’après le procès O.J. Simpson et les émeutes de 1992, l’Amérique, et l’état de Californie en particulier, étaient plus que jamais traversés par les tensions raciales. Dans ce contexte, s’attaquer de front au propriétaire du seul label détenu par des afro-américains s’avérait être un exercice particulièrement délicat.

Bien avant que le gouvernement fédéral ne porte le coup fatal, les prémisses de cette chute annoncée se faisaient sentir. Ce sont en premier lieu les artistes qui quittent le navire. C’est tout d’abord D.O.C. (qui a grandement contribué à la naissance du label) qui s’en va, suivi de RBX. Ce dernier ne se sentant plus en phase avec cet environnement criminogène. Plus problématique, Dr. Dre met lui aussi les voiles. Officiellement co-fondateur, il se sent de moins en moins en phase avec le personnage qu’il s’est créé et la direction prise (son album en commun avec Ice Cube est repoussée aux calendes grecques, la signature de MC Hammer le gêne artistiquement parlant…). La réputation du label finit aussi par poser problème, si bien que des tensions vives apparaissent avec Interscope (Dogg Food, l’album des Dogg Pound, sort en indépendant). Malgré les ventes faramineuses, les finances sont à sec. La faute à des dépenses somptuaires destinées à promouvoir le standing du label. À titre d’exemple, lorsque le crew quitte Los Angeles, il fait louer des limousines afin qu’elles restent garées 24h/24 devant leur hôtel 5 étoiles. Résultat il manque 4 millions de dollars dans la caisse. Suge Knihgt fera alors signer à Steven Cantrock, son comptable, une « confession » où il avoue avoir détourné la somme et promet de la rembourser… La mort par balles de Tupac (qui en toute vraisemblance allait quitter le label) et la condamnation quelques semaines après de Suge Knight à 9 ans d’emprisonnement pour violation de parole mettent un terme au rêve américain.

You couldn’t get more white and sururban than this kid. But Dre’s record is all my nephew listens to - Jimmy Iovine

Si le label survivra encore quelques temps en respiration artificielle (albums posthumes de 2Pac, nouvelle sortie de Snoop, best-of…), le bide du premier solo de Lady Of Rage, Necesssary Roughness, première artiste signée sur Death Row, marque symboliquement la fin d’une époque. Après 5 ans d’incarcération, Suge Knight tentera à sa sortie de raviver la flamme, mais ses ennuis judiciaires lui feront accomplir d’incessants allers-retours vers la case prison. De plus, de Dr. Dre à Afeni Shakur, tous les anciens membres du roster finiront par trainer en justice le label pour royalties impayées. Kurupt aura beau être nommé vice-président, aucun album ne verra plus le jour. En 2006, Michael Harris, allias Harry-O et son ex-femme poursuive le label et obtiennent 107millions de dollars de compensation. L’année suivant Suge Knight se déclare en faillite personnelle – affirmant qu’il ne lui reste que 12$ sur son compte. En 2008 Death Row est acquis aux enchères par un conglomérat pour 18 millions de dollars. Depuis le catalogue a été revendu. Suge Knight a lancé un label en 2009, Black Kapital Records, mais le succès n’est plus au rendez-vous. Celui qui autrefois faisait trembler la scène rap occupe désormais la rubrique faits divers : il se fait casser la gueule en boites nuits à deux reprise, est accusé d’avoir payé quelqu’un pour frapper Dr Dre à la cérémonie des Vibe Awards de 2004, poursuit Kanye West en justice lors d’une fusillade au cours de sa soirée d’anniversaire… Une fin peu glorieuse, bien éloigné de son éclat d’antan. Live by the gun, die by the gun.

Death Row @LignesdeFrappe.com

(1) Même si au cours de période universitaire il possédait déjà quatre voitures (!) vraisemblablement acquises grâce au trafic de drogue
(2) « I thougt we were boys » déclara Diddy à cette occasion.
(3) Contrarié par une question, il collera la tête d’un journaliste à la surface menaçant de lui faire dévorer le visage
(4) Provoquant ainsi l’intérêt de Suge Knight pour le signer

[BONUS] 13 TRUCS QUE VOUS NE SAVIEZ PAS SUR DEATH ROW

The following two tabs change content below.
Aurélien

Aurélien

El Jeffe chez LignesdeFrappe.com
« Dans les fissures de nos murs ce n'est pas le système qui gagne mais la volonté de ton cerveau. »
Aurélien

Derniers articles parAurélien (voir tous)

5 Comments

on “DEATH ROW, BALL ‘TILL IT FALLS
5 Comments on “DEATH ROW, BALL ‘TILL IT FALLS
  1. - Have Gun Will Travel: Spectacular Rise and Violent Fall of Death Row Records - Le livre référence de Ronin Ro d’où sont tirées les citations
    - Une bio ultra-complète de Suge Knight - Le tumblr Hip Hop
    - Code of THUG LIFE - Thug Life Army
    - Snoop Dogg: From Gangster To Businessman - Forbes
    - Danny Boy Tells All About Death Row Years - Hip Hop DX
    - Biggie & Tupac - Le docu de Nick Broomfield en intégralité
    - West Coast Flava, le Son G-Funk - LignesdeFrappe.com
    - 5 rappeurs et Producteurs de Légende - Sur la relation entre Suge Knight et 2Pac
    - De Snoop Doggy Dogg à Snoop Lion - Haterz

  2. Pas grand chose à voir mais le berger de Suge Knight s’appelait « Damu », sang (blood) en swahili. Mais bon c’est vrai qu’avec un peu moins de sang (décidément) chaud, Suge Knight aurait été une sorte de Don King du rap en encrore plus crapuleux, il a bien baisé ses artistes. Avec ses méthodes je comprends mnt cmt il a réussi à avoir une concentration d’artistes aussi bandants, même Def Jam période Russell Simmons & Rick Rubin ont pas atteint un tel niveau selon moi.

    • Clair qu’avec ses méthodes, l’entreprise était vouée au court terme.

      C’est vrai que le Suge il a baisé TOUT le monde, mais en même temps, pour la plupart on ne se souvient que de leurs années Death Row. Snoop ou les Dogg Pound n’ont jamais fait aussi bon, Tupac est rentré dans la légende, Dre vit sur sa rente depuis 15 ans… Des fois il faut un bad guy. Sans Jo Jackson, pas de Michael :)

  3. Ah oui sans Joe Jackson pas de Michael, sauf que moi je reste convaincu que le bad guy c’est MJ !!! Sinon pour Death Row, celle à mon avis qui s’est le mieux fait avoir c’est Lady Of Rage, quel potentiel putain ! Mais grand chose au final

    • Dans le livre de Ronin Ro, elle est décrite comme peu à l’aise avec le milieu du gangsta rap et ses codes machistes. En plus elle kiffait moyen le son G-Funk apparement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>