Classique parmi les classiques, Bel-Ami, le roman de Guy de Maupassant publié en 1885, peut être lu comme un Scarface à la française, un guide pratique de l’ascension sociale qui s’adresse à ceux qui partent en bas de l’échelle.

Georges Duroy est un employé de bureau des chemins de fer du Nord qui rêve de romance. « Trop pauvre pour s’offrir sans réflexion un verre de bière », n’ayant aucun diplôme en poche et dénué de tout capital relationnel, il réussit pourtant à s’imposer en haut de la pyramide sociale en trois années à peine. Les dernières pages le voient épouser la fille d’un roi et lorgner vers une carrière politique prometteuse. Roman de l’arrivisme par excellence, Bel Ami décode les rapports force qui régissent le Paris du XIXème siècle, celui où se mélange à l’abri de toute moral capitalisme, politique et presse. Plus fort que Tony Montana, celui que l’on surnomme Bel-Ami en raison de son physique avantageux se hisse dans les hautes sphères grâce aux trois règles présentées ci-dessous.
LEÇON N°1 – SOIGNEZ LES APPARENCES
« Ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai » disait Talleyrand. Dans ce jeu de rôle permanent qu’est le microcosme parisien tout se résume bien souvent à la question du paraître. Comme le lui fera remarquer son mentor au début du livre, mieux vaut posséder un habit qu’un toit. Le premier s’avérant beaucoup plus utile que le second pour évoluer en société. Ce souci de l’apparence doit également déteindre sur le comportement. Avoir de l’aplomb (ou du moins en donner l’impression) est fondamental - 80% is as good as 100%. Ce genre d’attitude permet de contourner bien des obstacles. Même dans la presse le manque de culture ne constitue pas un handicap pour peu que l’on soit assez habile pour « ne pas se faire pincer en flagrant délit d’ignorance ». Dans le même ordre d’idée, si au début du roman Duroy caresse le projet de devenir écuyer dans un manège, il y renoncera vite. En servant les « hommes du monde », il prend le risque de ne jamais être considéré comme leur égal, peu importe ses qualités. Le héros poussera cette logique du paraitre jusqu’au bout en prenant soin d’anoblir son nom de famille, devenant ainsi Georges du Roy de Cantel.

L’adaptation US sortie en 2012 #BigPimpin’
LEÇON N°2 – SE SERVIR DES FEMMES
Chez Georges Duroy la séduction est quasi-systématiquement surdéterminée par l’intérêt. Son ascension est une échelle dont chaque barreau est une nouvelle conquête. Bel-Ami parvient ainsi à se bâtir rapidement un carnet d’adresse, un réseau, en dépit du fait qu’il ne connaissait encore personne dans la capitale quelques mois auparavant. Dans un système exogamique monogamique, la gent féminine est le moyen de parvenir par excellence. Filles, mères, épouses, elles sont le liant entre ces hommes du monde qui luttent entre eux pour s’en accaparer les honneurs. Œuvrant bien souvent dans l’ombre, la société ne leur accorde que peu de crédit sur la place publique. Là encore c’est son mentor Charles Forestier qui lui fait part de ce précieux conseil : « le succès auprès des femmes peut te mener loin. C’est encore par elles qu’on arrive le plus vite ». Georges Duroy saura mettre à profit son aisance à séduire pour servir ses intérêts, se transformant au fur et à mesure de ses pérégrinations en pure force de séduction et de magnétisme – les mécanismes du désir mimétique n’étant jamais loin. Sans l’argent et le savoir-faire de ses conquêtes féminines (souvent mal mariées) notre employé de bureau ne serait jamais devenu baron, rédacteur en chef d’un grand quotidien, décoré de la légion d’honneur, mari d’une multimillionnaire et futur député.

Guy de Maupassant
LEÇON N°3 – RÉÉVALUER SES AMBITIONS, « STAY HUNGRY »
« Les gens humbles ne vont jamais très loin » clamait haut et fort Muhammad Ali. Au début du livre, Duroy est animé par une ambition palpable mais indéterminée. Totalement démuni, il enrage devant une terrasse de café remplie de monde (« Tas de brutes, tous ces imbéciles-là ont des sous dans le gilet »). Il se dégagera assez rapidement des contraintes matérielles (d’abord par son travail, ensuite grâce à ses spéculations), puis de l’impératif de production (lorsque le voilà brusquement enrichi par la moitié d’un héritage volé à sa femme). Pourtant chacun de ses accomplissements, loin de combler sa satiété, la décuple. Il continue immanquablement à se considérer comme « affreusement pauvre ». Georges Duroy réalise vite que ce qui importe n’est pas de posséder mais de dominer - son rapport à l’argent se disjoint alors complètement de l’économie réelle. Pris dans cette course sans fin, le seul aiguillon de sa cupidité demeure la comparaison : Duroy n’en a jamais assez parce que les autres en ont toujours plus. Si sa soif de fortune reste impossible à étancher et finira par l’aliéner complètement, force est de reconnaître qu’elle fonctionne comme un puissant moteur. « Greed is good » réaffirmera Gordon Gekko près d’un siècle plus tard…
Contrairement à Tony Montana, Bel-Ami connait une fin plus heureuse. Le portrait de cet aventurier « privé de conscience » selon les mots de Maupassant, tend donc à donner plutôt raison à Blazac qu’à Lunatic. Si le crime ne paye pas indéfiniment, reste tout de même que « derrière chaque grande fortune il y a un grand crime. ».
Aurélien
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Lignesdefrappe, le seul magazine hip-hop qui cite Clouscard. Respect !
Et c’est ni la première fois, ni la dernière
Merci Zoku.
Super article ! Le film version US s’appelle comment svp ? Merci d’avance
Merci. Pas vu le film. Néanmoins la réponse doit se trouver quelque part sur google
Mortel! Voilà une analogie à faire pour une classe de seconde, vu qu’ils ont ce bouquin au programme. Pimp pédagogie
Ça reste un peu cynique quand même, ça relativise assez l’importance des diplômes
Quoi que si ça peut en motiver certains à lire…